Il était une fois, Il y a très, très, très longtemps, dans une contrée très, très, très, très lointaine, un pays extraordinaire peuplé de drôles de petites personnes aussi mignonnes que des nounours en peluche, rondes et joufflues, au teint rose comme une praline, avec des cheveux qui ressemblaient à de la barbe à papa au citron. C’était le peuple des croquignolets du pays de cocagne.


Ces croquignolets étaient très paresseux. Ce n’était pas leur faute car, dans ce pays, tout était donné en abondance, sans n’avoir rien d’autre à faire que de demander. Ils passaient donc leur temps à jouer, à manger et à dormir. Mais à force de n’avoir rien d’autre à faire, ils s’ennuyèrent. Ils perdirent l’appétit et le goût du jeu et ils dépérirent. Heureusement, l’arrivée du Grand Échalas les sauva de l’ennui et de l’ignorance…
Lire quelques extraits de « Le pays de cocagne » :
… Ces croquignolets étaient très paresseux. Ce n’était pas leur faute car, dans ce pays, tout était donné en abondance, sans n’avoir rien d’autre à faire que de demander. Par exemple, lorsque les croquignolets avaient faim, ils disaient simplement :
« J’ai faim ! »
Alors, tout ce qui pouvait se manger autour d’eux se mettait à frémir, rôtir et bouillonner avec des bruits de clochettes et parfois même de grosse cloche ou de bourdon de cathédrale, selon qu’il s’agissait de pain, de fromage, de viandes en sauce, de poulet rôti ou de gâteaux.
Vous imaginez le tintamarre que cela pouvait faire, sur le coup de midi, lorsque tous les estomacs criaient famine en même temps ! Et je ne vous parle pas des cris des bébés qui réclamaient leur biberon au même moment plusieurs fois par jour et par nuit ! Mais pour eux, il y avait juste un tout petit bruit de clochette tout doux, tout doux, car leurs petites oreilles n’étaient pas encore habituées au gros vacarme des cloches et du bourdon de cathédrale.

« J’ai faim, je veux du poulet rôti ! » Disait un croquignolet.
Et hop ! Un frémissement de l’air, un bruit de cloche, et une cuisse de poulet rôti, toute chaude et dorée à point arrivait comme ça, on ne sait d’où ni comment, dans son assiette.
« Je veux un steak, des frites, de la salade et un gros chou à la crème avec de l’eau fraîche ! » Disait l’autre.
Et hop ! Un frémissement de l’air, un bruit de bourdon de cathédrale (oui, là, il s’agit d’un repas complet, donc, le bruit est beaucoup plus important que pour un simple goûter) et la table arrivait, toute dressée de belle vaisselle garnie des mets demandés, fumants et délicieux.
« Hummmm ! C’était très bon. Je boirais bien un bon café avec deux sucres, maintenant. »
Et hop, la table disparaissait avec les restes du repas et une tasse de café chaud et bien sucré arrivait, comme ça, on ne sait d’où ni comment.
Comme le pays de cocagne était très peuplé et que tous ces croquignolets avaient faim à tour de rôle souvent dans la journée, le bruit des cloches, clochettes et bourdon de cathédrale était incessant. Mais ils y étaient si habitués qu’ils n’y faisaient pas attention. Et je peux même dire que, si tout à coup le silence s’était fait, il leur aurait paru plus assourdissant que tout ce vacarme.


Les croquignolets et les croquignolettes passaient leur temps à s’amuser, se promener, manger et dormir. Ils vivaient dans la plus belle et la plus extraordinaire forêt dont on puisse rêver, peuplée des animaux et des oiseaux les plus fantastiques et des arbres les plus magnifiques à l’ombre desquels couraient, entre des rochers couverts de mousse aussi douce qu’un tapis de velours, des sources vives qui chantaient des airs d’opéra ou de jolies chansons ou un simple gargouillis selon le temps qu’il faisait. Par exemple, lorsque la brise légère effleurait la surface de l’eau, une douce mélodie s’élevait des vaguelettes qui frisottaient à sa surface. Au contraire, si le vent devenait méchant et faisait gonfler l’onde en vagues rageuses, un orchestre de mille percussions et cuivres grondait un air d’opéra à faire exploser les tympans. Lorsque la pluie arrosait le paysage d’une simple ondée, de petites notes de musique s’échappaient de partout en sons aigus de xylophone accompagnés du ping-pong plus ou moins grave des tambourins et s’il pleuvait averse, la grosse caisse y mettait son grain de rythme.
Au creux des rochers, dans un joli petit terrier tapissé de luzerne, nichait le chapin, moitié chat, moitié lapin, avec ses moustaches chatouilleuses, ses grandes oreilles, sa queue en panache, son drôle de ronron et son poil tout doux pour faire des câlins. Il suffisait de lui demander :
« fais-moi un bisou » et le chapin se nichait au creux de l’oreille en ronronnant et faisait un bisou moustachu et rigollot.

La giravache, moitié vache, moitié girafe, avec son cou démesuré qui lui permettait de brouter bien plus haut que l’herbe des prés, sa petite tête flanquée de deux belles cornes et ses pis gorgés du meilleur lait tout chaud et sucré, habitait près d’un gros chêne aux branches en forme d’escalier en tire-bouchon.


En haut de cet escalier, se trouvait le nid douillet, tout tapissé de duvet blanc et chaud comme une couette, de l’oiseau porte-chance ; celui-ci avait toujours, dans son bec en forme de cœur, des trèfles à quatre feuilles et des pierres précieuses qu’il faisait tomber dans la main de qui lui caressait la tête et lui disait des mots d’amour.
Il avait pour voisin l’écureuil pochette-surprise qui pondait des œufs en chocolat et en sucre garnis de rêves dorés et d’arcs-en-ciel.

Plus loin, au pied de la montagne couverte de neige à la vanille, vivaient, dans leur maison-ruche en forme de pain de sucre, les abeilles chanteuses qui fabriquaient des bonbons au miel doux et délicieux.
Il y avait aussi, dans ce pays de cocagne, beaucoup d’autres merveilles qui n’existaient nulle ne part ailleurs et qui faisaient sa beauté et sa richesse…

À force de vivre si heureux et de ne manquer de rien, de ne rien avoir à désirer puisque tout leur tombait tout cuit dans le bec au moindre de leur désir, les croquignolets et les croquignolettes étaient devenus si gras qu’ils pouvaient à peine se déplacer pour aller tremper leurs pieds dans l’eau douce de l’océan aux vaguelettes argentées.
Comme ils manquaient d’exercice, ils manquaient d’appétit. Ils avaient goûté et mangé à satiété toutes les meilleures choses qu’il soit possible de manger, car le pays de cocagne était sans aucun doute le meilleur cuisinier, boulanger, pâtissier et confiseur du monde entier. Ils finissaient par être écœurés, parfois, par tous ces mets délicieux et risquaient de tomber malade à dormir comme ça tout le temps. Ils n’avaient plus envie de jouer et tournaient en rond toute la journée en poussant de gros soupirs. En réalité, comme ils n’avaient rien à faire, Ils s’ennuyaient, tout simplement.
Les plus âgés d’entre eux, qui avaient de l’expérience, s’en inquiétèrent et tinrent une réunion à douze au sommet du plus haut rocher au milieu de la forêt. Par la suite, ils se réunirent ainsi souvent et on appela ce lieu et ces réunions le sommet des douze. Ce qui était faux, car ils étaient douze plus le plus âgé, si vieux que personne ne se rappelait quand il était né ni qui étaient ses parents. Ce vieux croquignolet, qui avait vu, connu et appris tant de choses au cours de sa longue existence, car il était la seule personne de ce peuple à avoir eu le courage d’apprendre ce que son père avait appris avant lui, était un sage. Il fut donc élu président du sommet des douze, qui en réalité étaient treize.
Après bien des palabres et des discussions, les douze sages plus un ne trouvèrent aucune solution car ils n’avaient pas la moindre idée de la manière dont on pourrait changer les choses. Il fut donc décidé que, dorénavant, ce serait comme d’habitude, que c’était ainsi et qu’il fallait faire avec, et qu’il y avait peut-être, au-delà de l’horizon, des peuples plus malheureux que les habitants du pays de cocagne et que donc, il fallait arrêter de se plaindre. Les croquignolets et les croquignolettes continuèrent à manger, dormir et engraisser et, même si tout le monde n’était pas content, c’était ainsi et pas autrement.
Pour oublier leurs malheurs, ils organisèrent des fêtes à tout casser pendant lesquelles ils s’enivraient avec du nectar de miel et du vin de mûres, s’empiffraient de pétales de roses, de violettes confites et de bonbons, épuisaient l’écureuil pochette-surprise à force de lui tirer sur la queue pour qu’il ponde des œufs en chocolat et en sucre de plus en plus gros et délicieux.
Ils brûlèrent la chandelle par les deux bouts jusqu’à s’en rendre malades et ne plus tenir debout. Ils étaient si fatigués et si écœurés qu’ils se mirent à ressembler à des zombies et devinrent de plus en plus bêtes et bons à rien. Seuls, les enfants et quelques adultes, plus sages ou moins gourmands, résistèrent à ce courant de bêtises et s’inquiétèrent, ce dont ils n’avaient pas l’habitude, puisque dans ce pays de cocagne rien n’était fait pour être stressé. Ceux-là apprirent ce qu’être malheureux voulait dire, sans pouvoir mettre de nom sur leur maladie….
Sur la plage, s’était échoué un drôle de personnage aussi long qu’ils étaient courts, aussi maigre qu’ils étaient gras, aussi foncé de peau qu’ils étaient roses comme des bonbons, aussi chauve qu’ils étaient chevelus. Il était tout dépenaillé, vêtu comme un épouvantail d’une vieille chemise en lambeaux, d’une culotte si usée qu’elle laissait voir la moitié de son derrière et pas moins de son devant et coiffé d’un drôle de chapeau rond à plumes multicolores.

« Qu’est-ce que c’est ? » Demandèrent les croquignolets, curieux mais pas peureux, car le danger et la peur n’existaient pas au pays de cocagne.
— En tout cas, dit le plus malin, ça a deux jambes et deux bras, une tête avec des oreilles et deux yeux ; ça nous ressemble un peu, sauf que c’est si… Si…
Le croquignolet ne savait comment décrire ce personnage, car les mots « maigre » et « affamé » n’existaient pas dans son langage.
L’inconnu était si exsangue qu’il pouvait à peine articuler trois mots :
« ’il vous plaît, disait-il, s’il vous plaît…
— Que dit-il ? Demandaient les croquignolets qui ne connaissaient pas cette expression.
— S’il vous plaît, répéta le personnage en s’affalant de tout son long, le nez dans la poussière. S’il vous pl….
- Mais que dit-il ? Ne cessaient de demander les croquignolets, car s’il vous plait et merci ne faisaient pas partie de leur vocabulaire, puisque tout ce qu’ils désiraient leur était donné, comme ça, sans qu’ils aient besoin d’être polis.
- A boire ! » Finit par supplier le personnage.
A son grand étonnement, une carafe d’eau et un verre apparurent devant lui. Pendant qu’il étanchait sa soif, les croquignolets, heureux d’entendre que l’étranger savait dire quelque chose de compréhensible, applaudirent et lui souhaitèrent la bienvenue.
Le personnage s’était assis et, regardant autour de lui ces drôles de petits bonshommes et bonnes femmes, il demanda :
« Où suis-je ? Qui êtes-vous ? J’ai faim ! J’ai très faim ! »
A ces derniers mots, dans un bruit de cloches et de bourdon de cathédrale, une table garnie d’une quantité de victuailles apparut devant lui. Ne comprenant pas ce qui se passait, il eut si peur qu’il fit un grand bond et faillit écraser tout un groupe de croquignolets qui reculèrent en poussant un cri d’effroi. Mais sa faim était si grande que, sans en demander plus, il s’approcha de la table si bien garnie, avala le repas qui aurait pu nourrir un ogre et n’en fit qu’une bouchée. Repu, il fit un rot de satisfaction que lui auraient envié tous les bébés à qui on tape sur les fesses pour les forcer à roter après leur tétée, qui arracha un « haaa ! » d’admiration au petit peuple des croquignolets….
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