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La vie des gens, autres temps, autres mœurs

LA VIE DES GENS, autres temps, autres mœurs est un roman, une saga familiale.

  Du milieu du XIXème Siècle aux années 1990, la famille Chevalier et leurs amis allaient de drames en bonheurs, de situations désespérées en aventures parfois burlesques.

       Dans ce petit bourg de Vendée, il se passait bien plus de choses qu’on ne pourrait imaginer. La vie, d’apparence paisible, cachait parfois de drôles de coutumes… Outre les habitants ordinaires, le curé, l’aubergiste, les commerçants, les bourgeois, notables et petits nobles, on y côtoyait une mère maquerelle, des filles de mauvaise vie, un cinéma ambulant…

L’étrange destin des sœurs Michon – L’affaire Georges Navet

PETITES HISTOIRES A FAIRE FREMIR

Ce livre contient deux romans courts:

« L’étrange destin des sœurs Michon » :

Qui aurait pu imaginer, connaissant les jumelles Michon, demoiselles sans histoire, qu’un tel destin scellerait leur petite vie tranquille dans ce village perdu au fin fond de la campagne périgourdine ? Dans les années cinquante, au fin fond de la campagne Périgourdine, Clotilde et Mathilde, sœurs jumelles célibataires, vivent une vie paisible et sans histoire, loin des bruits de la ville. Le jour de leur quarantième anniversaire, un drôle d’individu surgit brutalement dans leur vie. Cette rencontre va les entraîner dans une aventure rocambolesque et cauchemardesque qui va bouleverser définitivement leur existence.

« L’affaire Georges Navet »:

  La vie s’est arrêtée au  XIXème siècle, chez les Navet. Maurice, paysan mal dégrossi, ignare et alcoolique, mène la vie dure à sa jeune femme, Gisèle, qui meurt en couches. L’enfant, baptisé Georges, n’est ni désiré, ni accepté. Placé dès ses premiers instants en famille d’accueil puis ramené chez son père à l’âge de six ans, il ne connut, durant son enfance et son adolescence, que brimades, violence et servitude. Adulte, il devint un être asocial relégué dans sa ferme isolée. La découverte d’un squelette dans sa propriété fit de lui un coupable idéal. Son existence s’en trouva totalement bouleversée…

QUELQUES EXTRAITS

La vie des gens, autres temps, autres mœurs :

Extrait du paragraphe I – « La laverie »

« Ce matin du 25 janvier 1924, Jules fêtait ses 40 ans. Levé dès l’aube, il avait fait une longue promenade dans les rues du village, musardant et humant l’air frais du petit matin. Ce village qu’il chérissait, planté aux abords du Marais Poitevin, était riche d’histoire et traversé par la Vendée, rivière tranquille tantôt grossie des pluies du printemps, tantôt se réduisant à un ruisselet courant en gazouillant au centre de son lit, mais jamais tarie, dont les rives étaient joliment bordées de saules pleureurs. Jules avait toujours aimé se balader seul dès l’aube, prenant un grand plaisir à flâner le long de la berge en sifflotant, le nez au vent, humant les senteurs de terre mouillée, de feu de bois et de châtaigne, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon.

Il remonta lentement en zigzagant d’un arbre à l’autre en cette saison déshabillés de leur feuillage, sous lesquels il faisait bon s’abriter du soleil les dimanches après-midi d’été, pendant que les jeunes s’ébattaient dans l’eau fraiche en s’aspergeant et que les anciens goûtaient une sieste réparatrice sous les frondaisons après les agapes du repas dominical copieusement arrosé.

Cette journée s’annonçait bien. L’eau calme reflétait les premiers rayons du jour au travers d’une légère brume qui s’élevait, doucement soulevée par la brise, s’écartait, comme déchirée, revenait et se soulevait encore, tel un voile vaporeux au-dessus de la rivière enjambée par le pont de pierre que les Romains avaient posé là, au beau milieu du village dont il réunissait les deux rives.

     Dans des temps lointains oubliés de tous,  quelques hommes préhistoriques s’étaient arrêtés en cet endroit accueillant, s’y étaient attachés, avaient cultivé la terre riche et grasse,  et avaient créé, au fil des siècles, deux hameaux face à face, séparés par la rivière dont ils devaient se partager, bon gré, mal gré, l’abondance de la pêche. Le franchissement par l’un ou l’autre des deux voisins de cette frontière naturelle avait engendré nombre de conflits plus ou moins meurtriers et une haine intestine qui s’étaient perpétrés bien au-delà de la préhistoire et avaient même survécu à l’unification des deux rives par la construction du pont. Longtemps, la méfiance et la concurrence ont été vivaces entre la rive gauche et la rive droite, ce qui donnait lieu, en période d’élections ou de toute autre compétition, à des scènes parfois cocasses mais aussi parfois pathétiques.

     En ce début de matinée, le soleil pâle d’hiver éclairait les façades de pierre blanche réparties de chaque côté du pont le long d’une large rue qui s’étirait jusqu’au champ de foire. Les anciens chemins de hallage cheminaient de part et d’autre des berges.  Autrefois, une activité intense animait ces sentiers par lesquels les chevaux de trait tiraient les embarcations à fond plat qui transportaient, au fil de la rivière, les récoltes et autres denrées d’un village à l’autre. Aujourd’hui désaffectés, ils donnaient accès aux jardins potagers des riverains. Malgré la fraicheur de la saison, douceur et sérénité émanaient de cet endroit.

Jules s’arrêta sur la berge en jetant un regard circulaire sur ce paysage dont il ne se lassait pas et, poussant un gloussement de plaisir,  il   ne put résister à l’envie de ramasser quelques cailloux pour faire des ricochets dans l’eau, comme au temps de son enfance, lorsqu’il prenait le même chemin pour se rendre à l’école.

C’était un homme heureux. Bon vivant et Costaud, un peu râblé même, un beau visage aux traits fins et aux yeux clairs, pas tout à fait gris, pas tout à fait bleu, un sourire ouvert sur une rangée de dents bien alignées  lui conféraient un charme quasi irrésistible. Issu d’une vieille famille Vendéenne,  il était né dans ce village, y avait passé toute sa vie et avait hérité de sa mère l’entreprise familiale, unique laverie de la région. »

-Extrait du paragraphe II – « La guerre de Jules »

Il avait plu pendant la nuit et la température avait brusquement chuté en ce petit matin. Le sol détrempé collait aux brodequins. Les premières vagues de combattants avaient labouré le terrain ; on s’y enfonçait parfois jusqu’aux chevilles. On ne pouvait s’extirper de ces ornières qu’en tirant fort sur un pied qui se dégageait avec un bruit de succion, un slurp long comme si  cette terre gorgée d’eau voulait vous aspirer, pendant que l’autre pied s’enfonçait à son tour.  Les brodequins s’alourdissaient de glaise collante jusqu’à en doubler de volume, ce qui rendait l’avancée de plus en plus pénible avec ce froid qui vous glaçait les os, le manque de sommeil et cette faim qui tenaillait les ventres et les privait de  force. Les combattants zigzaguaient à travers les averses de shrapnells, qui, en explosant, criblaient le malheureux poilu de billes d’acier et lui arrachaient les chairs, réduisaient ses os en miettes.

D’un talus à l’autre, d’un abri de fortune, plus illusoire qu’efficace, à un autre,  la journée n’avait été faite que de sauts, de rampements, de tractions et de projections brutales au sol pour éviter de se faire trouer la peau. Tout était endolori, les genoux et les coudes étaient en sang pour avoir trop servi d’amortisseurs aux corps alourdis trainant avec eux  le barda, la fatigue et le désespoir. On avait pu grignoter, pendant une courte accalmie, une ration de lard rance et de pain de guerre, ces horribles biscuits moisis par l’humidité qui, en d’autres temps, auraient été qualifiés d’étouffe chrétien mais étaient les bien venus au front pour calmer la faim jamais rassasiée par les trop faibles rations et la mauvaise qualité du ravitaillement.

Les compagnons de Jules tombaient comme des mouches dans cette plaine maintenant totalement à découvert. Plus un talus, plus un buisson ou un simple trou où s’abriter. Le sergent encourageait ses hommes du geste et de la voix en hurlant des ordres que personne n’entendait tant le fracas était assourdissant.  Ceux d’en face avaient du, eux aussi, sortir des frondaisons qui les abritaient et on en était venu, vers la fin de l’après-midi, au corps à corps. La hargne, la volonté, l’instinct de conservation poussaient ceux qui étaient encore debout à se battre pour sauver leur peau. On ne savait plus, d’ailleurs, pourquoi on se battait. Le seul but, en cet instant, était d’atteindre ce bois qu’on apercevait à l’horizon pour  s’y replier et se reposer un peu en attendant la prochaine attaque. Mais pour cela, il fallait éliminer du passage tout ce qui faisait obstacle. L’état-major avait établi son QG dans le parc d’une grosse maison bourgeoise, à la lisière de la forêt. Il fallait dégager l’endroit et repousser l’ennemi au-delà de cette ligne pour, ensuite, prendre d’assaut le village à trois kilomètres de là. »

©Mona Lassus – Tous droits réservés

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L’étrange destin des sœurs Michon :

Extrait du chapitre I : « une vie simple et sans histoire »

« Qui aurait pu imaginer, connaissant les jumelles Michon, demoiselles sans histoire, qu’un tel destin scellerait leur petite vie tranquille dans ce village perdu au fin fond de la campagne périgourdine ? Il faut dire que depuis ces quarante dernières années, Mathilde et Clotilde n’avaient guère bougé de la ferme où elles avaient vu le jour et ne connaissaient rien de ce qui se passait dans le monde en dehors de ce qu’elles en apprenaient par la radio qu’elles écoutaient tous les matins autour du petit déjeuner et des journaux que le facteur déposait une fois par semaine.

Du lever au coucher, leur vie n’était faite que de rituels bien réglés depuis leur plus tendre enfance. Mathilde se levait toujours la première, dès que le jour pointait. Tel un métronome, elle réglait la vie de sa sœur avec une précision pointilleuse. C’était une habitude que lui avait transmise leur père, toujours prêt, dès l’aube, à prendre le chemin de l’écurie pour soigner les bêtes et vaquer aux travaux de la ferme.

Depuis que le père était parti pour l’autre monde, la mère à son tour avait tiré sa révérence et les deux sœurs étaient restées seules pour continuer ce qu’avaient toujours fait leurs parents : soigner les bêtes, retourner la terre, semer, récolter, aller au marché du village voisin une à deux fois par mois vendre leur maigre production.  Ces jours là, de bon matin, Mathilde attelait le vieux cheval de trait à la carriole et elles partaient avec leur chargement, ne rentrant que lorsque toute leur récolte avait été vendue, quelques francs en poche qui leur permettaient de vivre chichement, mais elles n’avaient pas de grands besoins et se contentaient de ce qu’elles avaient, sans tralala ni fantaisie.

 Elles avaient quitté l’école à treize ans après leur certificat d’études et étaient restées auprès de leurs parents, aidant la mère aux travaux ménagers et le père à la ferme. Elles ne s’étaient pas mêlées aux distractions de la jeunesse du village, n’avaient pas fréquenté les bals ni participé à aucune activité en dehors des promenades familiales après la messe et le repas dominical. Elles étaient considérées comme des filles pieuses, des demoiselles sages, gentilles et de bon service.

Elles fuyaient la présence des garçons et on ne leur avait jamais connu la moindre amourette, elles étaient vierges et pensaient le rester jusqu’à la fin de leurs jours, non parce qu’elles étaient laides, bien au contraire, mais c’était ainsi, la vie n’avait pas voulu les séparer et faire entrer des hommes dans leur intimité leur avait toujours paru trop compliqué. Elles étaient pourtant ce qu’on aurait pu appeler deux belles plantes. Assez grandes et naturellement souples bien que costaudes, la taille bien prise, le mollet alerte et fin, le visage d’un bel ovale avec une bouche charnue et sensuelle, deux yeux clairs presque gris, une chevelure abondante et brune, elles auraient pu séduire plus d’un prétendant. Clotilde avait un petit quelque chose de mutin qui lui ajoutait le charme qui manquait à sa sœur, plus renfermée, plus sauvage, moins fine d’esprit. Avec l’âge, Mathilde s’était épaissie, sa démarche était devenue plus lourde, ses traits s’étaient durcis et elle ne mettait aucun soin à sa toilette alors que Clotilde était restée mince et s’attachait à une certaine coquetterie qui agaçait sa sœur. Leur vie campagnarde et retirée ne leur avait jamais permis de sortir de cette solitude à deux ni de se préoccuper de savoir si elles étaient séduisantes. Toujours propres mais sans recherche, leur garde-robe ne se composait que de vieux habits datant du temps où la mère les emmenait en ville acheter robes et manteaux qui devaient durer jusqu’à l’usure irréparable.

Depuis ces années là, elles n’avaient jamais dépensé le moindre argent pour renouveler ou ajouter des nouveautés à leur garde-robe, raccommodant, transformant, détricotant et retricotant  chaque fois que nécessaire. Leur seul luxe était de s’acheter une paire de godillots pour les grandes occasions, la messe du dimanche et les jours de marché, qui devaient faire le plus d’usage possible, et des charentaises pour la maison qu’elles enfilaient dans des sabots pour les travaux de jardin et tous les jours ordinaires, au marchant ambulant qui s’installait sur la place de l’église au mois de septembre de chaque année. Lorsque leur tignasse devenait trop envahissante, elles se coupaient à tour de rôle l’excédent de cheveux comme l’avait fait leur mère depuis leur enfance et ne dépensaient pas un centime en coiffeur ni en produits de beauté. Leur toilette était faite avec le savon de ménage et le seul parfum qu’elles n’avaient jamais connu était celui laissé sur leur peau par la lavande qu’elles plaçaient dans l’armoire, sur leur linge.

Debout dès potron-minet, Mathilde passait le café additionné d’une cuillerée de chicorée pour en couper l’amertume et parce que le café, ça coûte cher, coupait deux grandes tranches de la miche de pain remisée dans la huche, ouvrait un pot de confiture, faisait rissoler une tranche de lard et cassait deux œufs dessus. Lorsque la pendule comtoise sonnait les sept coups, elle allumait la radio et criait à la cantonade :

—Debout, Clotilde, c’est l’heure !

Comme Clotilde tardait, s’étirant en baillant enfoncée jusqu’au menton dans la chaleur du lit, savourant les derniers instants de farniente, Mathilde ouvrait brusquement la porte de la chambre et, prenant à deux mains draps et couvertures, elle les rabattait d’un coup sec en disant :

—Millo dious ! Vas-tu te lever, fainéante ?

         Clotilde se levait alors à regret en maugréant, enfilait le vieux tablier qui lui servait de robe de chambre et se dirigeait en trainant les pieds dans ses charentaises jusqu’à la cuisine pour déjeuner. Après quoi, sa sœur partait soigner les bêtes pendant qu’elle rangeait la maison et préparait le repas de midi qu’elles prenaient, face à face, occupant la même place qui leur avait été octroyée depuis qu’elles avaient été en âge de se tenir à table. Le repas avalé, la vaisselle lavée et rangée, elles prenaient un ouvrage, s’asseyaient derrière la fenêtre jusqu’au repas du soir. A dix neuf heures trente, elles dînaient, écoutaient la radio et allaient se coucher à vingt deux heures. L’été, aux mêmes heures, elles faisaient les mêmes choses, travaillaient la terre, faisaient conserves et confitures, s’installaient dehors sous la tonnelle et allaient parfois faire une promenade digestive après le dîner, bras dessus, bras dessous, autour de la place du village ou dans un petit chemin de terre derrière la maison. D’année en année, elles avaient toujours vécu ainsi et ne s’en plaignaient pas… »

Extrait du chapitre III – « La séquestration »

« C’est dans un noir d’encre qu’ils arrivèrent à destination. L’homme stoppa le véhicule et ordonna aux jumelles de descendre et de le suivre. Dans la pénombre, elles purent distinguer, au milieu d’une clairière, la silhouette d’une bâtisse surélevée par un perron de pierre. L’homme franchit les quelques marches, chercha à tâtons la clé sous l’avant-toit et ouvrit la porte grinçante après avoir chauffé la serrure rébarbative à l’aide de son briquet. Les invitant à entrer d’un balayement de bras, il leur dit ironiquement :

—Bienvenue dans mon palais, belles princesses !

Il entra à son tour et alluma une lampe à pétrole qui pendait à un clou.

 La masure était encore plus glaciale que la voiture. Un frisson parcourut l’échine des deux sœurs, les cloua sur place, dans un vestibule qui sentait le moisi et la crasse. Les poussant dans une pièce, l’homme les fit asseoir sur un vieux sofa où elles prirent place sur le bout des fesses, trop apeurées et frigorifiées pour apprécier l’éventuel confort du siège. L’homme arrangea quelques bûches qui attendaient devant une grande cheminée et alluma un feu qui se mit immédiatement à crépiter, éclairant la pièce et la réchauffant, lui donnant un aspect moins rébarbatif.

—Bon ! Fit-il. Je suis sûr que les flics viendront pas me chercher ici. Du moins, pas avant longtemps. Alors, Mesdames, vous êtes mes invitées. Bien sûr, n’allez pas croire que vous êtes libres. Mais tant que vous resterez dans la maison, que vous chercherez pas à vous enfuir et que vous ferez exactement ce que je vous demanderai, tout ira bien pour vous. Si non : pan, pan ! Finit-il en exhibant la poche de sa veste sous laquelle pointait le révolver.

—Ha, j’oubliais ! Reprit-il : nous sommes à plus de cinquante kilomètres de toute habitation. Perdus au milieu d’une forêt où personne ne vient jamais…Et il n’y a ni téléphone, ni électricité ! Compris ?

Les jumelles le regardaient, éperdues. Mathilde eut un mouvement d’impatience. Puérilement, Bravant sa peur, elle fit un pas dans sa direction, pointant un doigt vengeur.

—Pourquoi, lui demanda-t-elle en serrant les dents, nous avez-vous enlevées ? Pourquoi nous ? Nous ne possédons rien. Nous ne sommes que deux pauvres filles de la campagne. C’est de la folie !

—Et, enchaina Clotilde, que comptez-vous faire de nous ? Pendant combien de temps allez-vous nous garder ici ?

L’homme prit son temps pour répondre. Il s’absenta de la pièce un instant et revint avec trois verres et une bouteille de vin. Il déboucha le flacon, emplit les trois verres, en tendit un à chacune, s’assit en face d’elles à califourchon sur une chaise, but une gorgée, fit claquer sa langue dans sa bouche, vida son verre et s’en resservit un autre. Après quoi, il remit une buche dans l’âtre, se rassit et, observant ses prisonnières en plissant les yeux, il finit par lâcher :

—Je suis arrivé dans votre village vendredi après-midi. J’étais en cavale depuis trois jours, les flics aux trousses. J’étais trop fatigué pour continuer, alors, j’ai repéré une vieille bicoque abandonnée, près de chez vous. La porte était ouverte, j’ai planqué ma bagnole dans la grange et je me suis réfugié dans la maison où, d’une  fenêtre, j’avais une vue imprenable sur la rue. Je vous ai observées pendant que vous étiez dans votre jardin, j’ai vu vos allées et venues et j’ai remarqué que vous étiez seules, que personne ne vous rendait visite. Ce matin, je vous ai vues partir, puis revenir, puis repartir avec tout un attirail. Je me suis dit qu’il vaudrait peut-être mieux que je sois accompagné si les flics avaient l’idée de me chercher dans votre coin. J’ai pensé qu’ils se méfieraient pas d’un couple accompagné de la belle-mère.

A ces mots, Mathilde sursauta, outrée de l’outrecuidance de cet individu décidément grossier. L’homme n’accorda aucune attention à sa réaction et enchaina :

—Je me suis dit que, comme votre maison était assez isolée et que personne ne passait par là la nuit, j’avais une chance de vous forcer à me suivre sans être dérangé. Vous êtes passées devant ma planque, alors,  j’ai guetté  votre retour. Dès que je vous ai vues arriver au bout de la rue, j’ai pris ma voiture, je l’ai arrêtée devant votre porte, comme si j’attendais que le feu passe au vert. La suite, vous la connaissez.

—Et maintenant, hein ? Qu’est-ce qui va se passer ? Questionna Mathilde avec colère.

—Maintenant, répondit l’homme, vous allez aller dans la cuisine où vous trouverez de quoi préparer un repas. Ensuite, nous nous installerons pour la nuit et demain, nous irons poser des collets dans la forêt, nous prendrons quelques lapins et nous couperons du bois pour la cheminée… »

©Mona Lassus – Tous droits réservés

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L’affaire Gorges Navet

Extrait du chapitre I – « Un mauvais départ »

« Il se tenait debout, les yeux baissés sur ses gros godillots crottés qui n’avaient jamais connu la brosse. Il se tordait les doigts nerveusement en se dandinant d’un pied sur l’autre, poussant de temps en temps un grognement en guise de réponse aux questions qu’on lui posait sans ménagement. Suspect ! Il était suspect et ça ne l’étonnait pas outre mesure ; il s’était bien douté qu’on allait lui faire des embêtements, avec cette affaire ! Il écoutait à peine ces réflexions que lui faisait le flic qui le cuisinait, ces allusions sur la chose épouvantable qu’il avait découverte dans son bois le matin même. Il avait lui-même appelé la police et voilà que maintenant, on allait l’accuser !

C’était un gros bonhomme suinteux, sale et empestant l’écurie, le caca de poule et la crasse animale, court sur jambes, bedonnant, le visage embroussaillé par une barbe hirsute, une chevelure d’un roux mêlé de fils grisonnants qui ignorait le peigne, le rasoir et le shampoing.  Le front bas, les sourcils touffus sur de petits yeux vairons et bigleux donnaient l’impression que son regard ne pouvait jamais atteindre sa cible. L’ensemble était répugnant et antipathique à souhait ; les flics ne s’y trompaient pas : ce bonhomme-là avait la physionomie du coupable idéal, surtout qu’ils l’avaient soupçonné, quelques mois auparavant, d’un autre fait qui avait finalement été reconnu accidentel.

Georges Navet n’était âgé que de vingt-quatre ans, mais il était déjà vieux. La vie s’était chargée, dès son premier jour d’existence, de lui faire ignorer qu’il aurait pu être jeune et heureux. C’était un paysan de la vieille école qui cultivait ses champs comme l’avait toujours fait son père. Il élevait ses volailles et ses chèvres dans une ferme dont les bâtiments étaient si anciens et mal entretenus qu’ils menaçaient ruine. Le temps s’était arrêté aux abords de la propriété au dix-neuvième siècle et, à part le vieux tracteur datant du plan Marshall, ni la ferme ni la maison n’avaient été équipées de matériels modernes.

L’habitation était à l’image de son propriétaire : sale et désordonnée, sans charme ni confort, avec tout juste l’électricité et l’eau courante, sans téléphone, ni télévision, ni machine à laver. La pièce principale n’était sommairement meublée que d’une vieille armoire bancale et d’une table sur laquelle était jetée une toile cirée poisseuse au-dessus de laquelle pendait une lampe électrique au bout d’un fil sur lequel étaient accrochés des rubans gluants où mouches, moustiques et guêpes venaient se coller en bourdonnant d’une agonie longue et dégoûtante. Un évier était encombré de vaisselle sale ; une cheminée, occupant les deux tiers d’un pan de mur, était emplie de cendres qui débordaient tout autour. Le sol de pierres disjointes, crasseux et poussiéreux, avait été oublié de la serpillière depuis longtemps. Le tout était encombré d’objets et d’outils les plus divers, dans un désordre indescriptible. Les poules se chargeaient autant du balayage de la pièce que du nettoyage de la table où elles venaient picorer les restes des repas en oubliant, çà et là, quelques crottes que le paysan essuyait d’un revers de manche lorsque celles-ci étaient trop gênantes pour voisiner aves son assiette.

L’homme vivait isolé, célibataire et solitaire, hors du temps. Il était connu comme un être bourru à qui il ne fallait pas marcher sur les pieds, le poing et le fusil alertes lorsqu’il se sentait agressé ou que quelque chasseur à l’affût d’un gibier pénétrait par mégarde sur ses terres. Malgré cette mauvaise réputation, personne, jusqu’alors, en dehors de menaces du verbe et du geste, n’avait eu à déplorer une quelconque mauvaise action de sa part. Si on l’évitait, on n’allait pas jusqu’à le fuir quand il descendait au village pour faire ses provisions et boire un coup au bistrot dans lequel il entrait en grognant un « salut la compagnie » en guise de bonjour. Il commandait une Suze-cassis, avalait le contenu de son verre cul-sec et repartait sans s’attarder en grognant un « salut la compagnie » en guise d’aurevoir. A part ces trois mots et la liste de ses commissions chez l’épicier, on n’avait, de mémoire de villageois, jamais entendu grand-chose de plus sortant de sa bouche. Il ne descendait au bourg qu’à contrecœur et seulement lorsqu’il avait une bonne raison pour le faire, ne participait pas aux fêtes du village ni ne se mêlait d’une quelconque réunion, ni n’allait à la messe ou aux enterrements. Lorsque les gendarmes avaient enquêté, ils avaient été édifiés sur le compte du bonhomme :

« C’est un sauvage, dirent les gens. Il a toujours été comme ça ! Peut-être pas le mauvais bougre, mais on s’en est toujours méfié !… »

Extrait du chapitre III – « Père et fils »

« La journée avait été rude pour ce petit bonhomme déraciné. Le soir venu, après la traite, Maurice le fit entrer dans la maison. Il lui installa un grabat dans un débarras royaume de la poussière et des araignées, encombré d’objets divers en lui disant que s’il voulait plus de confort, il n’avait qu’à se débrouiller à ranger et nettoyer tout ce fatras. Chose qu’il ne fit jamais, car, à tout prendre, cet endroit était plus confortable que l’horrible mansarde dans laquelle il dormait depuis sa plus tendre enfance, chez sa tante, où avait pris place, sur une poutre, une couleuvre avec laquelle il s’était lié d’une amitié faite de glissements et de frôlements. Il en avait longtemps eu peur, mais, à la longue, il s’était habitué à sa présence et cette bestiole avait été la seule amie qu’il n’avait jamais eue. Il aurait bien aimé l’emmener, mais il avait craint que son oncle, qui en ignorait l’existence, la tue ; alors, il l’avait laissée à regret. Du haut de ses six ans, il s’installa dans le débarras ; habitué à la rigueur, celle de son père ne lui parut pas plus insupportable que celle qu’il avait toujours connue. Au moins, il était débarrassé de la cruauté de ses cousins et des hurlements que poussait sa tante pour un oui ou un non, accompagnés de coups de pied au cul les bons jours et de coups de ceinture de cuir le reste du temps.

Le père et le fils ne firent jamais vraiment connaissance ; outre la ressemblance physique, rien n’aurait pu faire penser qu’ils avaient un lien quelconque, surtout pas affectif. Les conversations se limitaient à ce qu’il fallait faire ou ne pas faire, aux reproches, aux engueulades et aux taloches qui, là aussi, tombaient sans crier gare. Au bout de quelques jours, l’enfant n’avait pas prononcé une seule parole, exécutant les ordres de son père sans aucune réaction. Maurice, surpris par ce mutisme, lui demanda :

« Tu serais donc muet ? Ils t’ont pas appris à parler, là-bas ? Réponds, mais réponds donc ! T’es pas muet, quand-même ? Ou t’es idiot, p’t-être bien ? »

Comme Georges le regardait fixement, la bouche ouverte, il s’énerva.

« Arrête donc de gober les mouches, imbécile ! Lui cria-t-il. Comprends-tu ce qu’on te dit ou es-tu sourd, en plus ? Vas-tu répondre, à la fin ? Finit-il en menaçant le bambin de sa ceinture. »

En voyant ce geste qu’il ne connaissait que trop, Georges alla se réfugier dans le coin le plus reculé de la pièce en pleurnichant, accroupi contre le mur, la tête dans les bras.

« Non, non ! Murmurait-il, pensant sans doute ça ne va pas recommencer ! 

— Ha ! Ben tu vois bien qu’tu sais parler ! Espèce de p’tit salopard ! J’vais t’faire passer l’envie d’pas répondre quand on t’cause ! Hurla Maurice en s’approchant de l’enfant. »

Peut-être qu’à cet instant précis, en voyant son regard plein de larmes et de peur, cette brute prit conscience de l’injustice et de l’inutilité de sa colère. Peut-être que, pour la première et la dernière fois de sa vie, il eut un éclair de pitié envers son fils. Toujours est-il que, ce jour-là, il replaça sa ceinture autour de sa taille et tourna les talons sans le rudoyer.

 Il n’était pas causant, le Maurice, ni démonstratif, sauf dans ses colères. Violent et sauvage et bête, avec ça, autant que sa sœur. Il ne connaissait rien aux enfants et celui-ci, qui était pourtant le sien, l’encombrait plus qu’il ne l’enrichissait, même s’il montrait une certaine bonne volonté à exécuter des tâches à sa portée et s’il apprenait rapidement les rudiments du métier. Il avait fallu que le bambin se débrouille et participe vaillamment aux travaux de la ferme s’il ne voulait pas recevoir les coups qui pleuvaient, parce que le père avait bu un coup de trop ou que la soupe n’était pas assez salée ou que les poules n’avaient pas assez pondu. »

©Mona Lassus – Tous droits réservés

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