Lire Lucien ou Luciano ?

Cette nouvelle a reçu le premier accessit section nouvelle au Concours international de littérature 2021 d’Arts et Lettres de France.

Lire Petit conte oriental

Ce conte a reçu le troisième prix section conte au Concours international de littérature 2021 d’Arts et Lettres de France.

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Lire Le pianiste fou

Lucien ou Luciano ?

Dimanche11 mai 1986, 11 h 30, plage du Platin,

Après l’averse qui avait failli noyer ce week-end sous l’ennui, le soleil se planquait encore timidement derrière quelques cumulonimbus récalcitrants et chauffait le sable détrempé d’où s’élevaient triomphalement des nuages de buée.

« Dans moins d’une heure, pensa le Docteur Boileau, il fera bon se dévêtir et flâner les pieds dans l’eau ».

 C’est exactement ce qu’en pensait Baraka, qui, lasse de musarder le nez au ras de l’écume, décida derechef de se jeter toutes pattes en avant dans la première vague venue.

« Wap ! Wap ! Lance moi ce bâton ! Wap ! Wap ! Alors, qu’est-ce que tu attends ?»

Jappait-elle à l’adresse de son maître qui, pour la faire marronner, faisait semblant, balançait le bras, lui faisait faire des bonds et, pour finir, jetait le plus loin possible le bâton tant attendu. La chienne courait alors dans les vagues, ramenait le bâton à son maître, et le manège recommençait. Cela faisait bien dix minutes que ça durait. Le Docteur commençait à fatiguer.

« Bon, c’est la dernière fois » dit-il en lançant ce bon sang de bois de bâton !

Baraka bondit à sa recherche en gambadant, le nez dans le sable, sautant dans les vagues.

C’est à ce moment-là que quelque chose de bizarre, qui ne pouvait pas être son bâton, lui fit faire un bond et pousser un wap de surprise :  pas facile, dans l’eau de mer, de flairer…  De ses quatre pattes, elle plaqua la chose et accrocha, de ses dents, ce qui semblait être un morceau de tissu, n’écoutant que son instinct qui lui dictait d’attraper cet objet incongru et de le ramener à son maître. D’autant plus qu’à vue de truffe, cela ressemblait à un gros pantin désarticulé et tout compte fait, cela sentait bien un peu l’humain !  Elle se mit à tirer de toutes ses forces, réussit à sortir la chose de l’eau, dont elle faisait maintenant le tour en reniflant et en poussant de petits jappements.

Intrigué par ce manège, le Docteur rejoignit sa chienne et eut un haut le cœur en apercevant ce corps désarticulé, boursouflé et abîmé à un point que je ne puis vous décrire sans un soulèvement d’estomac !

« Beau dimanche en perspective » ! pensa-t-il. Il se baissa et, examinant tant bien que mal la dépouille, il en conclut qu’elle devait séjourner dans l’eau depuis longtemps. Homme ou femme ? Difficile à dire. Pourtant, la taille moyenne, les membres plutôt grêles, le peu de ce qui restait des vêtements faisaient penser qu’il s’agissait d’une personne de sexe féminin.

Lundi 12 mai 1986, 14 h, Commissariat de Police,

Le Docteur Boileau, convoqué par le Commissaire en qualité de témoin dans l’enquête que sa découverte, ou plutôt celle de sa chienne, avait déclenchée la veille, est d’une humeur massacrante !

Aucun élément de réponse sur l’identité de la victime ne vient pour l’instant éclairer la police. Les enquêteurs s’en tiennent donc à recueillir la déposition du Docteur, à lancer un appel à témoins et à confier à la police scientifique le soin de déterminer la date approximative du décès, comment le corps avait pu arriver sur le lieu de sa découverte, et, éventuellement, son identification. La routine, quoi …

Pour le Docteur, une corvée de plus. En ce moment, ça n’arrêtait pas. Et puis, toute cette clientèle vieillissante lui créait tant de soucis. La semaine dernière, c’était le père Gibeau et son cancer de l’œsophage ! Et celle d’avant, cette pauvre Madame Verdier qui n’avait pas survécu à son opération, et c’était comme ça depuis plusieurs années. Dur métier où il faut se blinder pour ne pas sombrer dans la tristesse ! Tiens, au mois de mars, il s’en souvenait, il avait dû convoquer d’urgence Madame Meilleau

à laquelle on diagnostiquait un cancer du sein au vu des résultats de ses analyses. Pris à temps, bien sûr, mais qui nécessitait un traitement long et peut-être aussi une ablation ; ça lui en avait flanqué un coup au moral, à Madame Meillau !

« A propos, c’est vrai ça, pensa-t-il, voilà près d’un mois que je ne l’ai pas revue ! Bizarre …

Je l’avais envoyée à l’hôpital Bergonié pourtant !…  Maryse, demanda-t-il à sa secrétaire, essayez de joindre Madame Meillau, s’il vous plaît, pour savoir ce qu’il est advenu de son rendez-vous à Bergonié. Voyez pourquoi nous n’avons pas reçu de compte-rendu ».

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Ce mercredi 5 mars 1986, un soleil radieux chassait l’humidité de l’hiver et donnait un avant-goût du printemps dans la maison des Meillau, toutes fenêtres ouvertes.

« Ça sent bon la cire, dans cette maison. Tu as fait un grand ménage, ma chérie ».

« Oh, je n’ai pas encore tout à fait terminé. Je veux que tout soit parfait, irréprochable pour que les enfants n’aient pas de souci. Mais je suis tellement fatiguée ! Je n’avance pas aussi vite que je le voudrais. Et toi, as-tu fini d’arranger le jardin et la cave ? 

— Pas tout à fait, j’ai négligé pas mal de choses ces derniers temps. Il y a du boulot.

—Quand crois-tu que nous aurons terminé tout ceci ? 

—Je ne sais pas trop. Dans quelques jours sans aucun doute ».

— Il ne faudrait pas trop tarder. On ne sait jamais, tu sais. Il faut toujours battre le fer pendant qu’il est chaud. Si nous attendons trop, nous risquons de manquer de courage et de ne pas aller au bout de notre projet. 

—Mais ne t’en fais donc pas. Ce qui est décidé est décidé. Faisons les choses comme elles doivent être faites, sans rien négliger. Demain, je me rendrai à la banque pour mettre nos comptes en ordre. Ensuite, nous écrirons aux enfants, et après, nous mettrons le reste de notre plan à exécution ».

—Tu as raison. Tu as toujours raison ! Comment aurais-je pu vivre sans toi ? « 

Lucien étreignit doucement Mauricette et ils échangèrent un baiser aussi tendre et passionné qu’au début de leur union. Ils avaient eu deux enfants et connu, comme tout le monde, les aléas de la vie, des joies et des peines, des gros et petits soucis, mais rien n’avait changé entre eux deux. Pourtant, Lucien avait dû souvent s’absenter pour de longues périodes où il parcourait le monde pour son travail mais ils avaient fait un mariage d’amour et leurs retrouvailles étaient toujours un renouveau à cet amour qui avait empli leur vie. Il en serait toujours ainsi. Rien ne les avait jamais séparés, rien ne les séparerait jamais, pas même la mort. Ils se l’étaient juré le jour de leur mariage et ils allaient renouveler ce vœu pas plus tard que dimanche prochain où ils fêteraient leur trentième anniversaire de vie commune. C’est ce jour-là, après avoir célébré l’évènement au champagne, tous les deux et rien qu’eux deux, qu’ils écriraient aux enfants. Ils savaient déjà ce qu’ils mettraient dans cette lettre qui serait exactement la même pour Paul et pour Josy. Ce qu’ils avaient à leur dire n’était rien que de très banal, mais tellement important !

Il faisait toujours aussi beau ce dimanche 9 mars 1986.  Lucien et Mauricette venaient de faire un vrai repas d’anniversaire et, après le gâteau sur lequel ils avaient soufflé une grosse bougie figurant leurs trente années de vie commune, ils levèrent leurs coupes de champagne

« Joyeux anniversaire, ma chérie ».

 « Merci mon amour, à toi aussi, trinquons à nos trente années de bonheur passées et à la réalisation de notre projet ».

Les deux coupes se rejoignirent pour un ultime toast au-dessus d’une enveloppe déposée sur la cheminée :

Chers enfants,

Voici trente ans aujourd’hui que nous nous sommes unis pour le meilleur et pour le pire. Nous avons connu des moments difficiles et de grandes joies, mais c’est vous deux qui avez fait notre plus grand bonheur. Nous avons essayé d’être de bons parents et de vous apporter le meilleur de notre possible. Nous ne sommes pas certains d’avoir réussi totalement, mais nous avons fait de notre mieux. Si nous avons, parfois, été maladroits, si nous ne vous avons pas toujours compris, s’il est arrivé que nous vous décevions, nous vous en demandons pardon. Mais soyez sûrs, chers petits, que tout ce que nous avons fait, nous l’avons toujours voulu pour vous et pour votre bien. Aujourd’hui, nous voici au seuil de la vieillesse et nous allons partir. Comme nous l’avons toujours fait, c’est main dans la main que nous entreprenons ce voyage. Ne vous inquiétez pas pour nous, tout ira bien. Nous voulons juste vous dire au revoir et vous faire parvenir ce petit cadeau que nous joignons à cette lettre. Nous laisserons les clés de la maison chez la voisine. Nous vous embrassons, très chers enfants, avec tendresse et affection.

                                                                         Papa et Maman qui vous aiment.

 Paul et Josy reçurent en même temps cette lettre bizarre sans trop s’en inquiéter. Pourtant, cela ressemblait à un adieu. Mais leurs parents étaient parfois si fantasques, si imprévisibles ! Ils avaient certainement pris un billet pour un voyage organisé quelconque et ils enverraient des cartes postales dans quelques jours.  Ce ne serait pas la première fois ! Quant au chèque de soixante-quinze mille Francs qui accompagnait la lettre, il ne pouvait pas mieux tomber : Paul avait de sérieux ennuis avec son entreprise et Josy venait de perdre son emploi. A croire que les parents avaient des antennes !

Il s’écoula ainsi trois semaines au cours desquels Paul et Josy ne reçurent ni carte postale ni coup de téléphone ; ce silence finit par les inquiéter. D’un commun accord, ils décidèrent d’aller voir sur place ce qui se passait. Ils arrivèrent devant la maison familiale un samedi matin du mois de juin et trouvèrent portes et volets clos, la maison déserte. Voilà qui était inhabituel, incompréhensible et très inquiétant !…

La voisine à qui les clés avaient été confiées leur fit part de son inquiétude et se permit même quelques réflexions désagréables :

« Vous auriez pu, vous auriez même dû vous inquiéter beaucoup plus tôt de vos parents ! Certainement, il leur est arrivé quelque chose ! Espérons qu’il n’est pas trop tard ! »

Elle leur apprit aussi que, les derniers temps, leur mère était très fatiguée et qu’elle avait consulté le Docteur Boileau. Non, les parents ne lui avaient pas dit où ils comptaient se rendre. Leur mère avait nettoyé la maison de fond en comble et leur père s’était chargé de la cave et du jardin et avait repeint les volets avant de partir pour ce voyage dont elle ne connaissait pas la destination !

Ce disant, elle les avait suivis dans la maison et il avait presque fallu la flanquer dehors pour retrouver un peu de calme.

Indécis, Paul et Josy s’étaient affalés sur le canapé du salon. Il était midi passé et le soleil ne demandait qu’à pénétrer dans la maison. Josy se mit en devoir d’ouvrir en grand les volets pour aérer et donner un peu de vie à ces pièces qui sentaient la cire et l’abandon, si dépeuplées par l’absence des parents.

Ils avaient fait le tour de toutes les pièces depuis la cave jusqu’à la dernière chambre. L’étonnement et l’inquiétude furent à leur comble lorsque Josy constata que sa mère ne semblait avoir emporté aucun vêtement, pas plus que son père, d’ailleurs, dont les trois costumes étaient toujours soigneusement rangés dans leur housse dans la penderie du couloir ! Peut-être s’étaient-ils offert une nouvelle garde-robe pour ce voyage ? 

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Jeudi 14 mars 1996, 15 h, Agence de la corniche.

« Allo, Mme Boileau ? Bonjour, Madame.  Julie Durand de l’Agence de la corniche. Oui, je vous appelle pour la maison du Boulevard de la Plage. Si vous êtes toujours intéressée, je peux vous la faire visiter. Oui, dans une heure ? Alors disons à 16 h 15. Je vous attends à l’agence. Á tout à l’heure ».

Annette Boileau avait repéré cette maison depuis déjà un certain temps. Et même si son Docteur de mari n’était pas tout à fait d’accord pour l’acheter, elle saurait bien le décider en lui faisant admettre que, plus proche de son cabinet, plus spacieuse et plus confortable que leur appartement, cette villa serait de surcroît un excellent investissement.

En entrant dans la maison, elle fut désagréablement surprise par l’odeur de renfermé et de saleté qui y régnaient. Des locataires l’avaient occupée pendant plusieurs années et, depuis leur départ, deux ans auparavant, elle était restée fermée. Trois niveaux la composaient, avec, au rez-de-chaussée, un adorable salon, une vaste salle à manger et une cuisine, à l’étage trois chambres et salle de bain et un demi sous-sol qui avait toujours servi de cave mais qui, bien aménagé, serait parfaitement habitable. Annette ouvrit en grand fenêtres et volets pour laisser entrer le premier soleil du printemps qui s’annonçait précocement et aérer toutes ces pièces qui, soudain éclairées, perdaient l’aspect un peu rébarbatif qu’elle leur avait trouvé en arrivant. Un jardin de curé prolongeait la terrasse derrière la maison, où bourgeonnaient déjà une multitude de fleurs en vrac, comme jetées à la volée, autour d’un bungalow à l’ancienne entièrement recouvert de lilas et d’ampélopsis. Le tout formait un patio abrité des regards de la rue tellement agréable que la visiteuse, oubliant sa première impression, s’éprit immédiatement de cette maison qui dégageait, outre un certain charme, une grande sérénité. On sentait que ces murs n’avaient abrité que du bonheur.

Un état des lieux, des devis pour tous ces travaux d’aménagement et de remise en état, la déco, tout ceci fut réglé en quelques jours. Annette avait fermement pris les artisans en main, car elle comptait bien signer l’acte d’achat le plus rapidement possible : il fallait batte le fer avant que Pascal Boileau ne change d’avis.

Rendez-vous fut pris chez le Notaire. La demande d’emprunt était d’ores et déjà lancée auprès de la banque et, si tout allait bien, l’acte authentique pourrait être signé le trente avril au plus tard, ce qui permettrait de commencer les travaux dès le début du mois de mai et d’emménager avant la fin de l’été. Tout était calculé, mis au point, Annette menait son affaire tambour battant.

Vendredi 29 mars 1996, 11 h 30, étude de Maître Marchais, Notaire.

« Madame et Monsieur Boileau, comme prévu, nous sommes en mesure aujourd’hui de signer le compromis de vente pour la maison qui vous intéresse. Les enfants Meilleau m’ont délégué un pouvoir pour les représenter à cet effet. Cependant, je dois vous informer d’un contretemps qui risque de retarder considérablement la signature de l’acte authentique. En effet, les parents Meilleau ont disparu voilà presque dix ans. Un seul corps a été retrouvé, celui de l’Epouse. L’époux, quant à lui, est toujours porté disparu, ce qui ne nous autorise à procéder à la liquidation de ses biens qu’après un délai de dix ans révolus à partir de la date où sa disparition a été constatée, soit le 31 mai prochain. Ce ne sera pas un grand retard, juste un mois. Que faisons-nous ? Nous persistons ou nous abandonnons ?».

Pour Annette, ce retard était certes contrariant, mais pas au point d’abandonner. Elle s’était donné trop de mal pour négocier le prix d’achat, effectuer toutes les démarches et s’était trop engagée dans cette acquisition.  Se tournant vers son mari, elle ne comprit pas pourquoi il faisait cette tête de déterré. Lui qui n’était qu’à moitié décidé à cet achat quelques jours auparavant, voilà qu’un mois de retard lui déclenchait presque un malaise !

Le compromis de vente fut quand même signé. De retour à la maison, Annette, n’y tenant plus, questionna Pascal jusqu’à ce qu’il lui raconte son étrange rencontre, dix ans plus tôt, avec la dépouille de la défunte Madame Meilleau – maintenant il en était certain, c’était bien elle dont il s’agissait – raison pour laquelle il se sentait concerné par cette double disparition.

Un mois plus tard, l’acte authentique fut signé, la famille Boileau prit possession des lieux et on oublia le décès de Madame Meilleau et la mystérieuse disparition de son mari.

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Pendant ce temps, dans un petit village au fin fond du Brésil où il est arrivé un soir du mois de mai 1986, Luciano Medeiros, 78 printemps, vit heureux depuis une dizaine d’années. Personne, à part el sacerdote1, n’a jamais su d’où il venait, ni comment et pourquoi il était arrivé jusque-là. Son fort accent français, corrigé au fil des années, avait été une indication pour les curieux, mais après tout, il portait un nom portugais, alors, aucune question, jamais, ne lui avait été posée sur les raisons de sa venue dans ce trou perdu au bout du monde. Il est vrai qu’on avait l’habitude, ici, de voir arriver des étrangers qui appréciaient la discrétion de l’endroit et de ses habitants. Mais habituellement, ces personnes ne faisaient que passer : elles rencontraient el sacerdote1 et el prefeito2 et elles repartaient. Luciano, avec son accent de francès3, était resté.El sacerdote et lui avaient sympathisé, el prefeito avait donné son accord et Luciano était devenu l’homme à tout faire du village, servant la messe aussi bien que jardinant, réparant une cabane ou un meuble ou conduisant la vieille guimbarde qui permet aux villageois de se rendre à la ville voisine les jours de marché. Ces jours-là, Luciano se tient discrètement à l’écart, évitant les rencontres avec des touristes ou la policia.

Quelques mois après son arrivée, il s’est installé avec Rafaela qui ne lui a rien demandé d’autre que d’être seu homem4. Et Jamais Luciano ne lui a rien raconté, sauf une fois où il avait bu un peu trop de Licor Beirão5 :

“Dans une autre vie, avait-il dit, j’avais une femme et deux enfants. Mais c’était dans une autre vie …”. 

©Mona Lassus – Tous droits réservés

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1 – el sacerdote : le curé – 2 – el prefeito : le maire – 3 – francès : français – 4 – seu homem : son homme – 5 – Licor Beirão  : boisson traditionnelle portugaise et brésilienne.

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Petit conte oriental

« Le prince charmant »
Illustration de Mona Lassus – Mine de plomb sur papier

Il était une fois un gentil prince charmant beau, riche et intelligent, qui fut transformé en vilain crapaud par une méchante sorcière… 

C’est ainsi que commencent généralement les contes de fée destinés aux enfants.Bien sûr, bien sûr, mais… On ne nous dit pas tout ! Posons-nous les bonnes questions : Qu’avait donc fait ce « gentil prince charmant » pour mériter un tel sort ? Était-il vraiment beau, gentil et charmant ? Ah !… Et la sorcière était-elle vraiment méchante ? Et était-ce vraiment une sorcière ? Ha !… Il était, autrefois, des contes destinés aux grandes personnes dont on a fait disparaître toutes les éditions, car, jugés discriminatoires, ils ont été censurés et définitivement interdits par ces mêmes censeurs qui, n’en doutons pas, n’avaient, pour la plupart, pas la conscience tranquille… Ces atroces faits divers furent repris et transformés en contes de fée pour faire peur aux petits enfants.

Il est grand temps de rétablir la vérité. Alors, reprenons :

Il était une fois, dans un sérail dont le maître était un affreux sultan barbu et adipeux, une jeune, belle et intelligente princesse. Enfermée nuit et jour au sommet d’une tour, elle soupirait en regardant l’horizon sans fin. Elle rêvait, la belle, à sa délivrance prochaine, se voyait, voguant sur des flots bleus à bord d’une embarcation aux voiles blanches gonflées par la brise légère, vers une contrée lointaine où l’attendait le gentil prince charmant, beau et intelligent !Elle n’avait, pour compagnie, qu’un couple de tourterelles dont les frou-frous amoureux emplissaient l’air du matin au soir, un vieux figuier qui, allez donc savoir comment, avait pris racine sur la bordure d’une minuscule terrasse et dont les branches tordues abritaient un petit peuple de reinettes dont les croa-croa rythmaient les roucoulements des oiseaux.

Pris comme ça, sur le vif, ce tintamarre de basse-cour n’était que de très loin harmonieux, il faut bien le reconnaître. Mais la jeune fille accompagnait ces chants monocordes de sa belle voix suave en faisant courir habilement ses longs doigts effilés sur les cordes de sa harpe. Un récital enchanteur s’élevait alors du sommet de la tour, faisant lever la tête aux passants, tout en bas, dans les ruelles, étonnés et ravis par cette douce musique qui donnait à certains comme une mélancolie et leur tirait des soupirs longs comme un jour sans fin.

On allait même jusqu’à penser qu’il y avait là quelque chose de mystérieux, voire d’angélique !

Un jour, la douce mélodie enchanteresse se tut. Le silence se fit dans la tour et les passants, dans les ruelles, hochaient tristement la tête et soupiraient encore en se disant que quelque chose de néfaste avait fait fuir les anges musiciens…

Pendant ses longues nuits solitaires, la petite prisonnière était visitée par un rêve. Sa nourrice, en réalité sa marraine – et donc une de ces fées qui, à cette époque et dans cette contrée se penchaient sur le berceau des jeunes princesses et veillaient sur elles jusqu’à leur majorité – venait l’encourager à supporter patiemment sa captivité, lui promettant un avenir meilleur. Elle se penchait sur elle et lui susurrait à l’oreille des paroles dont, au réveil, elle avait tout oublié, se souvenant seulement que, le moment venu, tout ceci lui apparaitrait clairement pour son plus grand bien.

 Ce jour-là, alors que son geôlier avait mal refermé la lourde porte cloutée qui la retenait prisonnière, la jeune princesse, curieuse et excitée, jeta un rapide coup d’œil par l’entrebâillement. Personne, pas un bruit… Elle fit un pas, puis deux hors de sa chambre et, glacée de peur et très peu vêtue, s’aventura dans les couloirs du sérail où, heureusement, elle ne rencontra âme qui vive.

« La princesse prisonnière » –
Illustration de Mona Lassus – pastel et crayon de couleur sur papier canson.

Ses fins bas de soie laissaient deviner ses jambes gracieuses et un voile de mousseline rose ne cachait de sa nudité que le strict minimum, mais elle préservait sa pudeur en enveloppant de son abondante chevelure dorée ses deux seins ronds aux mamelons fièrement dressés.

Afin de ne pas éveiller l’attention de ses gardes, elle  ôta ses jolies mules dont les talons faisaient résonner le sol dallé, et, ainsi peu équipée, elle traversa courageusement une longue enfilade de couloirs déserts, de pièces aux décors somptueux de mosaïques, d’ors et de marbres ; elle descendit des escaliers en colimaçon et, d’étage en étage, tantôt marchant prudemment en rasant les murs, tantôt sautillant sur ses petits pieds potelés, elle arriva tout en bas de la haute tour où elle avait passé tant d’années, seule et désespérée.

Ses pas l’avaient conduite dans un endroit magnifique qui la laissa béate d’admiration et d’étonnement.

De multiples colonnades torsadées, des voûtes gracieuses, semblaient soutenir comme à bout de bras un plafond aussi haut que celui d’une cathédrale. Le sol de marbre blanc luisait comme un miroir. Au centre de l’édifice, un grand bassin dont l’eau transparente reflétait les feux multicolores d’une baie aux vitraux colorés que le soleil allumait de mille éclats.

Cet endroit sentait les délices, les plaisirs, la volupté. Était-ce un lieu de perdition pour les jeunes innocentes imprudentes ?

Comment cette enfant, pure et vierge, aurait-elle pu se douter un seul instant du danger dans lequel elle venait de se précipiter ? Comment, je vous le demande ?

Toujours est-il qu’à peine avait-elle soulevé le couvercle d’une grande malle qui trônait là, au bord du bassin, tentatrice de la plus puérile des curiosités, qu’elle en ait extrait le plus bel atour qu’elle eut pu espérer, apparut, dans l’encadrement d’une porte dérobée, le plus inattendu, le plus hideux, le plus effrayant personnage qu’une jouvencelle put avoir le malheur de rencontrer !

« l’affreux grand vizir » – Illustration de Mona Lassus – pastel sur papier canson

Vêtu d’une longue tunique jaune d’or, d’un curieux pantalon bouffant rouge sang, coiffé d’un turban vert surmonté d’une énorme pierre aussi rouge que son pantalon, chaussé de babouches aussi vertes que son turban, le bonhomme ressemblait à s’y méprendre à un gnome grimaçant et barbu, aussi large que haut, tel un petit tonneau sur pattes !

D’une voix grinçante comme une porte mal graissée, il s’exclama, coléreux, en découvrant l’intruse :

« En voilà une effrontée ! Qui t’a permis, jeune esclave, d’entrer dans mon palais ? De quel droit as-tu quitté cette tour où tu étais enfermée en attendant le jour où Moi, Grand Vizir parmi les Grands, j’aurais décidé de t’en faire sortir ?»

Effrayée tant par la vue du petit homme que par ses paroles, gênée de se montrer aussi peu vêtue à cet affreux personnage, la belle cacha tant bien que mal sa nudité à l’aide de la robe de soie trouvée dans la malle. Cependant, entendant ce nabot se qualifier de grand, elle ne put s’empêcher de penser qu’il avait de lui-même une bien plus haute opinion que sa taille n’aurait dû le lui permettre ! Elle le trouva plutôt drôle et se dit que, perdue pour perdue, le mieux était de l’amadouer.

« Monsieur le Grand Vizir parmi les Grands, dit-elle en minaudant – et en appuyant exagérément sur le mot grand – pardon. Je m’ennuyais, seule au sommet de la tour. J’ai voulu prendre l’air, visiter votre beau palais. Oh, s’il vous plaît, ne me punissez pas. Permettez-moi juste de prendre un bain dans l’eau pure de ce beau bassin. Après, je vous le promets, je retournerai sagement dans ce bel appartement que vous avez eu la grande bonté de me donner et j’attendrai patiemment votre bon vouloir pour en sortir ».

Tout ceci énoncé de la voix la plus suave, avec le plus beau sourire et les plus séduisants battements de cils dont une fille a le secret quand elle désire plaire.

Tel le corbeau sur son arbre perché, le vizir, flatté et alléché par tant de grâce, fondit comme neige au soleil et, d’une petite voix étranglée qui se voulait encore ferme, il lui donna l’autorisation qu’elle sollicitait :

« Bon, je te pardonne pour cette fois. Allez, baigne-toi et retourne vite fait dans ta tour ou, si je te vois encore traîner par ici, par les cornes du grand tentateur, je te donne en pâture aux soldats de ma garnison ! »

Ce disant, le vieux satyre, sans doute encouragé par les minauderies de l’innocente coquine, sentit monter en lui comme une fièvre et, n’y tenant plus de lorgner ce jeune et vigoureux corps désormais complètement nu, puisque la belle avait tout naturellement laissé glisser à terre son léger vêtement pour entrer dans le bain, avant qu’elle n’ait pu seulement esquisser un plongeon, il se précipita sur elle et la saisit à bras le corps.

« Cette jouvencelle est destinée à mon fils, pensait-il, mais après tout, c’est moi, ici, le Grand Vizir. Et j’ai le droit de goûter avant quiconque aux fruits de mon jardin ! »

N’ayant jamais eu à subir les assauts d’un homme et totalement ignorante des intentions salaces de celui-ci, elle crut, la pauvrette, que le vieux bonhomme, pris de remords pour l’avoir si sévèrement traitée, désirait se faire pardonner par une cajolerie affectueuse, à l’instar de sa nourrice quand elle l’avait grondée jusqu’à la faire pleurer. Elle le laissa donc faire gentiment, lui rendant même un baiser sur sa joue hirsute ; son absence de résistance et son apparent consentement donnèrent des ailes au vieillard. Tout émoustillé, il saisit un des mamelons de la belle et se mit à téter goulument et à mordiller le joli petit téton, si rose qu’il ressemblait à une fraise bien mûre.

Le chatouillis ainsi provoqué étonna autant qu’inquiéta la gamine. Jamais nourrice ne lui avait fait entrevoir ce genre de caresse. Que voulait donc ce vieux vizir ?

Comme l’autre, la serrant fort enlacée s’enhardissait un peu plus loin, la mignonne réussit à dégager un bras de cette étreinte et, sans trop savoir pourquoi, elle glissa une petite main habile jusqu’à l’échancrure du pantalon bouffant et gonflé d’où s’échappait une soudaine et turgescente érection. Saisissant au hasard ce qui lui semblait le plus accessible, elle se mit à tirer dessus en débitant des paroles qui, elle le réalisa plus tard, n’étaient autres que celles prononcées par sa nourrice dans ses rêves.

Une chose incroyable se produisit alors.

Un « ploc » accompagné d’un éclair aveuglant, une décharge électrique et… Pouf ! Le vizir lubrique disparut, comme ça, d’un seul coup !

« La princesse et le crapaud » – Illustration de Mona Lassus – Huile sur toile – Collection privée

« Alors ça, quand même, se dit la princesse, que s’est-il passé ? Et où a donc disparu ce Grand Vizir parmi les Grands ? »

Lorsqu’un « croa-croa » désespéré attira son attention. A ses pieds, un énorme et hideux crapaud vert couvert de pustules jaunes sautillait maladroitement au milieu des vêtements du grand vizir tombés en vrac à terre et la regardait de ses gros yeux globuleux avec comme un air de reproche.

« Regarde, semblait-il lui dire, regarde ce que tu m’as fait ! »

Elle n’en croyait pas ses yeux …

« C’était donc ça, se dit-elle, ce que ma marraine voulait me faire comprendre ! »

Et toutes les paroles prononcées dans ses rêves lui revinrent alors clairement.

Je ne peux ici vous les rapporter, car certaines formules magiques, comme vous pouvez le constater, ne peuvent être mises entre les mains de n’importe qui. Ce serait vraiment trop dangereux !

La belle comprit qu’à partir de ce jour, elle était investie d’un grand pouvoir sur les Grands Vizirs parmi les Grands et même, probablement, sur les hommes en général…

Elle plaça le crapaud-Grand Vizir dans une des babouches qui lui servirait désormais de lit et partit le déposer dans la chambre au sommet de la tour, dans laquelle elle était restée si longtemps prisonnière. Elle lui dit :

« A ton tour, Grand Vizir parmi les Grands, de goûter aux tourments de l’ennui. Tu ne seras pas seul. Je te laisse en compagnie de mes amies les tourterelles et les reinettes. Tâche de ne pas leur faire de misères, où tu auras affaire à moi ! ».

Se passant gourmandement la langue sur les lèvres comme pour savourer sa victoire, elle jubila :

« Que c’est bon, d’avoir un tel pouvoir ! »…

L’histoire ne nous dit pas ce qu’il advint de la belle après ces évènements, ni du fils du grand vizir à qui elle était destinée. Mais on entendit dire qu’elle rencontra, de retour dans la salle au bassin, le jeune homme sortant du bain seulement vêtu d’un étrange caleçon qui laissait déborder de tous côtés de sa personne une énorme bedaine et de généreux bourrelets graisseux.

« Tiens, se dit-elle en l’apercevant, voici sans aucun doute le fils du grand vizir ! Par le Prophète ! Il est aussi laid que son père ! »

Le garçon resta coi et béat de stupeur devant cette apparition inattendue. La belle, ne lui laissant pas le temps de se ressaisir, s’approcha, tentatrice et félonne. Ce qui devait arriver arriva ! Le pauvre bougre, dans tous ses états, ne put résister à une telle aubaine et, saisissant l’occasion à bras le corps, il subit à son tour et sans méfiance la malédiction qu’avait connue son malheureux père qu’il rejoignit dans le vieux figuier !

Mais il ne s’agit là que de on-dit que l’histoire n’a pas permis de vérifier…

Ce qui est à peu près certain, c’est que la belle se rendit ensuite au harem où elle rencontra  les autres jeunes prisonnières auxquelles elle confia son secret et s’en fit des amies dévouées ; qu’ensemble, elles mirent le palais sens dessus-dessous ; qu’elles furent aidées par les eunuques, mis dans la confidence et trop contents de se venger de ces maîtres qui les avaient si maltraités ; que tous les hommes du palais et même certaines femmes succombèrent à leurs charmes ; que ceux et celles qui refusèrent leurs avances furent chassés et échappèrent ainsi  au sort des autres, dont on n’en sut pas plus que ça, mais qu’il s’était produit, en une journée, des évènements terribles dont il valait mieux ne pas parler…

 Mais il se dit aussi, dans toute la région, que le palais serait hanté…

Chaque soir, à la tombée du jour, on entend, à des kilomètres à la ronde, un drôle de concert dont la musique, allant du croassement le plus grave au croassement le plus aigü, a fait déserter le village de tous ses habitants qui ne pouvaient supporter un tel vacarme…

On dit que le grand vizir, son fils, sa suite, ses concubines et toute sa garnison ont disparu mystérieusement, comme ça, au beau milieu d’une journée ordinaire…

On dit que depuis, le palais est envahi par une colonie de crapauds et de grenouilles dont le nombre serait égal à celui des humains qui y vivaient autrefois…

On dit aussi qu’on a vu, la nuit suivant ce jour ordinaire où s’étaient produits ces évènements extraordinaires, une troupe de jeunes cavalières légèrement vêtues quitter le palais à brides abattues…

On dit enfin que, sur une île au large, vivent des beautés nues, dont les chants attirent les navigateurs imprudents que personne ne revoit jamais et que, lorsque la nuit tombe, des croassements lugubres accompagnent les voix harmonieuses de ces beautés qui se baignent et se prélassent sur la plage de sable blond en compagnie de quelques beaux et jeunes hommes, des princes charmants, sans nul doute, qu’elles tiennent en esclavage…

Et finalement, on ne dit rien sur les reinettes et les grenouilles mais on dit que tout crapaud ne serait autre qu’un homme laid et lubrique à qui la belle aurait jeté un terrible sort dont il ne pourrait être guéri que par le baiser chaste et amoureux d’une jeune pucelle…

Croyez-vous vraiment qu’une fille belle et intelligente, même si elle est chaste et vierge, aurait l’idée de tomber amoureuse d’un crapaud ?

Moralité : pour devenir prince charmant, mieux vaut être jeune, beau et intelligent que vieux, laid et bête… ! Bien entendu, si on est un peu riche, ça peut aider.

C’est ainsi que les contes de fée qui racontent aux enfants la mésaventure d’un jeune prince beau, riche, intelligent et amoureux d’une jeune princesse, belle, riche, intelligente et amoureuse, auquel une méchante sorcière vieille, laide et jalouse aurait jeté un sort sont à prendre avec beaucoup de prudence, car la vérité n’est pas toujours celle qu’on croit…
Ce qui n’empêche que des fois, les sorcières laides et jalouses et même pas vieilles…Mais ça, c’est une autre histoire.

©Mona Lassus – Tous droits réservés

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Le pianiste fou

Le pianiste fou
illustration Mona Lassus
Crayon de couleur sur papier

J’avais pris la direction du vieux manoir, tout au fond du parc. Cette maison avait été celle de mon grand-père ; depuis qu’il nous avait quittés, j’aimais m’y réfugier, les mercredis après-midi, lorsque maman me le permettait. J’y retrouvais le souvenir de ce vieux bonhomme un peu bougon mais dont les moustaches chatouillaient si agréablement mes joues lorsqu’il m’embrassait.

Quand je lui rendais visite, j’entrais sans bruit pour le surprendre. Il sortait de derrière son bureau en agitant les bras, poussait un bouh comique en gonflant ses joues, la bouche en cul de poule, les yeux écarquillés ; je faisais mine d’avoir peur et il me soulevait du sol à bout de bras, faisait courir sa moustache sur le bout de mon nez, sur mon front, dans mon cou jusqu’à ce que, n’y tenant plus, je me tortille en tous sens pour qu’il me pose à terre. Un gros rire le secouait alors et, me prenant par la main, il m’amenait jusqu’à un petit guéridon dans lequel il cachait une bonbonnière pleine de berlingots parfumés de miel, d’anis ou de menthe. Je me servais copieusement de ces friandises que je grignotais avec gourmandise, assise dans le grand fauteuil dans lequel je m’enfonçais jusqu’au cou en écoutant une histoire qu’il me contait.

Ces instants de pur bonheur sont restés gravés dans ma mémoire comme une douceur que je retrouvais chaque fois que je retournais dans le manoir abandonné. Je m’installais dans le fauteuil de la bibliothèque pour lire un de ces livres d’enfant achetés à mon intention et dont étaient emplis plusieurs rayonnages.

Rien n’avait changé dans cette maison dans laquelle mes parents ne consentaient pas à déplacer le moindre objet. Il y régnait encore la bonne odeur de biscuits dont grand-père avait le secret, qu’il préparait en sifflotant tous les dimanches matin et on aurait pu penser qu’il allait tout à coup surgir de derrière son bureau, tant sa présence était palpable.

Ce mercredi, alors que je m’apprêtais à franchir le seuil de la maison, suivie par mon petit Pilou, le chien que grand-père m’avait offert et qui ne me quittait pas lorsque je partais en expédition à travers le parc, j’eus la surprise de distinguer, venant de l’intérieur, des bruits étranges qui me clouèrent sur place. Pilou, en arrêt, une patte levée, le museau flairant l’air, les oreilles dressées, poussa de petits gémissements qui ne me dirent rien de bon. Inquiète, je faillis repartir en courant, mais, prenant mon courage à deux mains, je poussai la porte et entrai. De surprise, j’eus un coup au cœur et je fus prise d’un hoquet tant ce que je voyais m’était incompréhensible. Pilou s’était campé sur ses pattes et poussait des grognements qui se voulaient féroces, retroussant ses babines, prêt à bondir.

« How, how ! De la visite ! Mais entrez donc, n’est-il pas ? » Me dit avec un drôle d’accent l’étrange individu qui se tenait au milieu de la pièce.

– Que… Qui êtes-vous ? Demandai-je d’une voix tremblotante. Que faites-vous là ? Qui vous a donné la permission d’entrer ici ?

– How, how ! Me répondit l’étranger. Mais je suis ici chez moi ! N’est-il pas ? Me regardant d’un air soupçonneux, il ajouta :Et vous, qui êtes-vous ? Et qui vous a permis d’entrer sans frapper ?

-Je m’appelle Flore et cette maison est celle de mon grand-père ! Vous n’avez pas le droit d’être ici ! je vais prévenir mes parents ! M’écriai-je en tournant les talons.

– How, how ! Pas si vite, n’est-il pas ! Rétorqua l’individu en se campant devant moi. You have to be mistaken n’est-il pas? How, how, my god, this is my home, and nothing can change that! Look at this, me commanda-t-il en désignant la pièce d’un large geste du bras. Voyez-vous quelque chose qui vous appartiendrait ou qui appartiendrait à votre family, n’est-il pas ?

Je ne compris rien à ce qu’il me disait, mélangeant l’anglais et le français avec un accent épouvantable. Ma surprise était si grande de trouver cet individu dans la maison de grand-père que je restai en arrêt, bouche bée, le regard fixé sur ce surprenant personnage qui s’agitait en tous sens en faisant de grands gestes. Pilou, excité par cet excès de mouvements, commençait lui-aussi à s’agiter en jappant. Ce vacarme me sortit de mon apathie et je faillis défaillir en apercevant le changement de décor de cette pièce qui, d’ordinaire, était parfaitement ordonnée.

Comme c’était étrange ! Plus rien ne ressemblait à ce que j’avais laissé le mercredi précédent. Les meubles, les livres, la pièce entière avaient été totalement bouleversés. Béate, je me laissai tomber sur une chaise que le personnage avait approchée, craignant peut-être que je m’évanouisse. Je me frottai les yeux, persuadée que je rêvais et que j’allais me réveiller, mais non, j’étais bien éveillée, pas de doute.

Je pris alors le temps d’observer le décor et de dévisager cet étrange personnage. C’était une sorte de grand escogriffe aux jambes si longues qu’on aurait pu penser qu’elles étaient faites de baguettes, au corps si maigre qu’on pouvait s’attendre à ce qu’il se casse en deux, aux bras si grands et aux mains si fines, aux doigts si allongés et graciles, qu’on aurait dit les tiges d’une plante grimpante. Il était vêtu tout aussi étrangement d’un habit noir qui flottait autour de lui comme un étendard avec un pantalon qui ne laissait rien voir de ses pieds, à tel point qu’il donnait l’impression de se déplacer en voltigeant, d’une veste à queue de pie qui s’envolait à chaque mouvement et dont les larges manches tombaient jusqu’à la moitié de ses doigts qu’il agitait comme s’ils étaient faits de serpentins. Une chemise à jabot de dentelle blanche dont le col était fermé par ce que je pris pour un nœud papillon mais qui, après plus ample examen, se révéla être un vrai papillon, posé là par le plus grand des mystères. Un chapeau haut de forme coiffait sa tête en essayant de retenir une tignasse abondante, frisée et indisciplinée qui lui retombait dans le cou et sur le front, dont il repoussait constamment une mèche rebelle qui venait lui chatouiller le bout du nez, lui faisant pousser des éternuements comiques. Son visage, d’une pâleur d’outre-tombe, était aussi menu que ses jambes étaient longues, avec, sous un front qui paraissait démesuré lorsqu’il repoussait sa chevelure vers l’arrière, deux petits yeux aux cils si fournis et allongés qu’on en voyait à peine l’éclat pourtant vif et perçant. Un nez presque plat se retroussait au bout, pointant vers le ciel, et une bouche en forme de cœur surplombait un menton aussi pointu que son nez. L’ensemble était comique et inquiétant.

Cet examen terminé, je voulus me lever pour partir au plus vite. Je crois que je pleurais, car le bonhomme me tendit un mouchoir que je pris machinalement en le remerciant. Mes jambes refusèrent d’obéir à l’ordre que mentalement je leur donnai et, clouée sur place, je continuai à examiner ce qui se trouvait autour de moi.

La pièce, si ordonnée d’habitude, était maintenant dans un désordre indescriptible, mais ce qui me surprit le plus, ce fut la présence, en son milieu, à la place que le bureau de grand-père avait toujours occupée, d’un piano. Un immense piano à queue ! De tous côtés, des objets hétéroclites occupaient l’espace ; des partitions de musique étaient suspendues à des fils qui couraient d’une poutre à l’autre, accrochées par des épingles à linge, dont s’écoulaient des gouttelettes d’encre noire dégoulinant sur le sol parsemé de signes que je pris pour des graines mais qui, en y regardant mieux, ressemblaient à s’y méprendre à des notes de musique ! Je n’en crus pas mes yeux, je crus être l’objet d’un rêve bizarre. Sur un guéridon, un animal au pelage soyeux d’une belle couleur marron glacé se lissait consciencieusement le poil en agitant ses petites pattes griffues qu’il faisait aller et venir, après les avoir léchées du bout de sa langue rose, sur son museau en passant au-dessus de ses oreilles pointues. Il ne ressemblait que de loin à un chat et je réalisai, tout à coup, qu’il s’agissait d’une sorte de gros rat à la queue longue et effilée qu’il balançait de droite à gauche en m’observant de ses petits yeux perçants. Comme mon regard croisait le sien, il me fixa d’une façon qui me fit frissonner, stoppa sa toilette, et, après un temps pendant lequel il sembla réfléchir, il fit un bond et vint se percher sur l’épaule du personnage qui souleva son chapeau sous lequel la bestiole disparut.

Tout ceci était si incongru que j’en restai paralysée, la bouche ouverte, pendant que mon chien, campé devant la porte, en grattait le battant en poussant de petits gémissements plaintifs. Combien de temps avais-je mis pour détailler toutes ces choses incroyables ? Je sortis de ma stupeur lorsque l’individu, en faisant voler sa queue de pie, s’assit au piano et se mit à jouer en s’accompagnant de sa voix aigrelette et éraillée. Une sorte de complainte d’une tristesse infinie envahit subitement la pièce, me forçant à me boucher les oreilles tant les sons en étaient discordants. Je levai la tête, offusquée par une telle cacophonie, mais le personnage continuait à chanter et à taper sur les touches du piano en faisant virevolter ses longs doigts, les manches de sa veste retroussées jusqu’aux coudes dont elles laissaient voir des avants bras maigres, presque décharnés. Il penchait la tête, l’air inspiré, et, tout en continuant à faire courir ses doigts en tous sens, il se mit à se plaindre :

« Howww, my god ! Ecoutez moi ça ! vous entendez ? it’s impossible ! N’est-il pas ?En effet, répondis-je. Ce n’est pas possible ! Arrêtez, s’il vous plait ! C’est insupportable ! C’est n’importe quoi !

– Ce n’est pas ma faute ! Pleurnicha-t-il. Toutes mes notes tombent à terre et il ne reste plus, sur ma partition, que quelques résidus qui donnent le son que vous entendez ! Qu’y puis-je, n’est-il pas ?

Je me levai et lui demandai :Voyons, vous chantez et vous jouez faux. Donnez-moi le « la ».

Je ne le puis, me répondit-il.

Et pourquoi ça ?

Je ne puis vous donnez le « la », car il ne m’appartient pas.

Mais, répondis-je, étonnée, le « la » n’appartient à personne. Ce n’est qu’un son !

Exactely ! C’est pour cette raison que je ne puis vous le donner !

Alors, faites-le moi entendre !

Je ne le puis non plus.

Et pour quelle raison ?

Parce que je l’ai perdu ! Finit-il en éclatant en sanglots.

– Comment pouvez-vous avoir perdu le « la » ? C’est impossible ! Protestai-je.

– Rendez-vous compte par vous–même. Me proposa-t-il en se levant et en m’invitant à prendre place au piano.

Je déclinai la gamme : do, ré, mi, fa, sol. Jusque-là, tout alla bien, mais, lorsque mon doigt appuya sur la touche correspondant au « la », il n’en sortit qu’une sorte de grincement, comme si une crécelle avait pris place sous le marteau. Je continuai : si, do, ré, mi, fa, sol, le « la » suivant émit le même son discordant et ainsi de suite jusqu’au dernier octave.

« Vous n’avez pas perdu le « la ». Affirmai-je. Votre piano est simplement désaccordé !        

-No, no, no! S’écria le Bonhomme. He’s lost! La preuve : aucune de mes partitions ne le retient. Il tombe à terre dès que je les mets à sécher ! Ho, my god! It’s hideous! What will become of me? Look at this. Ajouta-t-il en me montrant les notes qui jonchaient le plancher. Tout ceci, ce ne sont que des « la » ! Des « la dièse », des « la bémol », des « la mineur » et des « la majeur ». Sans le « la », je ne puis continuer à jouer ! N’est-il pas ?

-Voyons, essayai-je de réfléchir. Peut-être qu’il faut commencer par voir ce qui se passe à l’intérieur du piano ? Peut-être que quelque chose empêche le « la » d’être juste. Peut-être, aussi, qu’au lieu d’écrire votre musique à l’encre, il faudrait prendre un crayon ? Ou un stylo ? Comme ça, vous n’auriez plus besoin de la faire sécher et les notes resteraient à leur place au lieu de dégouliner sur le plancher ?

-Voici qui est very ingenious ! s’écria-t-il. But it is not possible, n’est-il pas!

-And why ? Lui demandai-je à mon tour en anglais, me laissant prendre au jeu.

-Because my instrument n’est pas un piano ordinaire !

-Un piano, c’est un piano et celui-ci m’a l’air de ressembler à n’importe quel autre. Voyons, dis-je, agacée, en m’approchant pour soulever le couvercle. Il doit y avoir quelque chose qui coince !

– Stop !  S’écria brusquement le pianiste en se campant devant moi, tapant d’une main sur l’instrument pour m’empêcher de l’ouvrir. Dont’touch ! Fit-il sévèrement, en fronçant les sourcils de façon inquiétante.

Surprise par sa réaction, je reculai. En entendant ces éclats de voix, mon chien, qui s’était tapi sous le guéridon et se tenait tranquille, se leva, prêt à bondir pour prendre ma défense, les poils au garde à vous, les babines retroussées sur ses petites dents pointues en poussant un grognement menaçant. Le rat pointa son museau hors du chapeau du pianiste, et, d’un bond, alla se percher sur une poutre, toutes griffes dehors, chassant de leur abri une nuée de papillons multicolores qui envahirent l’espace, virevoltant en tous sens. Pilou, pris d’assaut, se mit à faire des bonds pour essayer d’attraper au vol ces intrus en claquant de la gueule chaque fois qu’il en passait un à proximité. Le pianiste, en panique, agitait ses grands bras en faisant des moulinets, tournant sur lui-même comme une toupie folle. Désorientée, je me dirigeai vers la porte dans l’intention de m’enfuir de cet endroit incompréhensible, mais Pilou, trop occupé à courir en tous sens dans la pièce, renversant tout ce qui se trouvait sur son passage, refusa de m’obéir. Ne sachant que faire, je m’installai au piano et me mis à taper au hasard sur toutes les touches. Les sons et les vibrations qui en sortirent étaient si assourdissants que la surprise cloua sur place le pianiste fou.  Pilou fut stoppé net dans son élan et alla se réfugier sous le fauteuil. Le calme peu à peu revint, les papillons retournèrent dans leur cachette et le rat regagna son abri sous le chapeau de son maître.

Essoufflé, le pianiste se laissa tomber sur une chaise, la tête entre les mains, secoué par de violents sanglots. Prise de pitié, je m’approchai de lui, et, en lui tapotant l’épaule, j’essayai de le calmer.

« Allons, allons, ce n’est pas si grave, voyons, lui dis-je.-No, no, no! it is very important, n’est-il pas. Sans le « là » je ne puis plus jouer, comprenez-vous ?

-Vous ne pourriez plus jouer, non plus, sans le « do » ou n’importe quelle autre note. Lui fis-je remarquer.

-Exactly ! But, sans le « la » … Se lamenta-t-il.

-Pour quelle raison, alors, ne voulez-vous pas regarder ce qui empêche le « la » d’être juste dans votre piano ?

-Because, insista-t-il en tapant du pied, it’s impossible !

-Bon, écoutez, répliquai-je, énervée, à la fin, par ses caprices. J’en ai assez ! Je ne comprends rien à tout ceci. Je vais m’en aller. Au-revoir. Je pense que mon père sera très mécontent de savoir que vous vous êtes installé dans cette maison sans son autorisation. Il va certainement vous chasser. Tant pis pour vous !

Je lui tournai le dos, j’appelai Pilou et nous partîmes en courant de cet endroit fou. En rentrant chez moi, je racontai cette histoire à mes parents qui n’en crurent pas leurs oreilles. Mon père, furieux, se dirigea derechef vers la maison de grand-père, bien décidé à en chasser l’intrus avec pertes et fracas.

« Reste ici ! M’ordonna-t-il. Inutile de t’exposer à une scène de violence si cet individu refusait d’obéir. Viens avec moi, Marie, ajouta-t-il à l’intention de ma mère. ».

Désobéissante, je les suivis à bonne distance, curieuse de voir comment mon père allait faire fuir l’intrus. Cachée derrière un buisson, j’épiai, m’attendant à des éclats de voix ou, pire encore, à une expulsion à coups de botte. A ma grande surprise, mes parents s’étant précipités à l’intérieur de la maison, aucun son, aucune injure, aucun éclat ne parvint à mes oreilles. Je m’approchai alors, inquiète. Un haut le cœur me souleva la poitrine en apercevant papa et maman, plantés au milieu de la pièce déserte de tout le fatras que j’y avais découvert, du curieux individu, du piano et des animaux qui l’accompagnaient. Je faillis m’évanouir lorsque mon père, furieux, m’attrapa par le bras, me fit pénétrer à mon tour dans la pièce et, me secouant comme un prunier me demanda en hurlant presque :

« Est-ce que ça t’amuse, de nous déranger, ta mère et moi, avec ce genre de blague ? Où sont toutes ces choses que tu nous as décrites ? Où est ce personnage dont tu nous as parlé ? Es-tu folle, mon enfant ? »

Comme j’étais pâle, sans doute, pleurant et ne comprenant rien à ce qui se passait, ma mère eut pitié de moi. En essayant de calmer mon père, elle me prit dans ses bras et me demanda doucement :

« Voyons, Florette, es-tu sûre de ne pas t’être endormie et d’avoir rêvé ?

-Non, maman, je t’assure, je ne dormais pas. Il y avait bien ici tout ce dont je vous ai parlé. J’en suis sûre.  Répondis-je en hoquetant. »

Recommençant mon récit, je montrai du geste l’emplacement où se trouvait chaque objet, les fils sur lesquels séchaient les partitions de musique, les petites taches noires laissées par les notes tombées à terre. Mon père hochait la tête, persuadé que sa fille, dotée d’une imagination débordante, ne faisait pas la différence entre rêve et réalité. En ayant assez vu, impatient,

« Ça suffit, décrétât-il en tournant le dos. Tu nous as fait perdre assez de temps. Rentrons et que je n’entente plus jamais parler de ces fadaises ! »

Ma mère me prit par la main et nous retournâmes à la maison.

« Regarde, ma chérie, comme ces deux papillons sont magnifiques !  Me dit-elle en me montrant deux papillons multicolores qui virevoltaient autour de nous.

-Ce sont ceux du pianiste fou ! Lui chuchotai-je.

-Tu crois ? Me demanda maman.

-J’en suis sûre, affirmai-je.

-Alors, tu n’as donc pas rêvé ! S’exclama-t-elle, complice. Gardons cela secret.  Ajouta-t-elle en souriant. »

Je passai le reste de la semaine dans l’impatience du mercredi suivant, qui me permettrait de retourner dans la maison de grand-père. Pour tromper mon impatience, je passai tout ce temps à dessiner, essayant de reproduire la scène étrange que j’étais persuadée d’avoir vécue. Ma mère me complimentait sur la qualité de mes dessins et, en catimini, me faisait raconter et raconter encore cette incroyable aventure en hochant la tête, indulgente et ravie devant mon imagination d’enfant, persuadée qu’elle était le résultat des contes de fée que je prenais plaisir à lire.

Le mercredi suivant, papa s’étant absenté, maman me permit de retourner dans la maison de grand-père. Elle me donna un panier dans lequel elle avait placé des biscuits et du chocolat pour mon goûter et me dit :

« Tu n’auras qu’à, si ton visiteur est encore là, partager tout ceci avec lui ! Amuse-toi bien, ma chérie. » Finit-elle en posant un baiser sur mon front. 

Je pris le chemin de la maison, pas très rassurée. Je ne sais ce que je craignais le plus : retrouver le pianiste fou ou constater que je l’avais rêvé. J’avançai prudemment jusqu’à la porte que je poussai doucement, n’osant entrer, lorsque j’entendis :

« How, how ! De la visite ! Mais entrez donc, n’est-il pas ? »

Je restai un instant perplexe. Ainsi donc, je n’avais pas rêvé, le pianiste fou existait bien et il était encore là ! Par quel tour de passe-passe n’était-il pas apparu à mes parents ? Comment se faisait-il qu’il ait pu disparaître à leurs yeux avec tous ses objets et son grand piano ? Comme je restai plantée là, Pilou s’était précipité dans la pièce, la truffe en l’air, flairant de ci-de là, à la recherche, sans doute, du rat ou des papillons qui l’avaient tant agité la dernière fois. Le pianiste vint à ma rencontre et, me prenant par la main, réitéra son invitation :

« Entrez, entrez, n’est-il pas ! »

Un regard circulaire à la pièce me permit de constater que rien n’avait bougé. Le rat était toujours installé sur son guéridon et, à ma vue, il se précipita sous le chapeau de son maître. Pilou poussa un gémissement plaintif, se cambra sur ses pattes arrière en reniflant, malheureux de ne pouvoir attraper cette bestiole à laquelle il aurait bien voulu faire subir un sort que je n’osais imaginer. Je le calmai par une caresse et lui ordonnai d’aller se coucher puis, m’avançant, je ne pus m’empêcher de demander :

« Comment se fait-il, Monsieur le pianiste, que mes parents ne vous aient pas vu, lorsqu’ils sont venus vous demander de partir d’ici, vous et toutes ces choses ?-How, how ! Fit le pianiste fou. C’étaient donc vos parents ! I see, Isee, n’est-il pas !

-Ainsi, vous étiez toujours là ! M’étonnai-je. Mais comment se fait-il qu’ils ne vous aient pas vu ? Qu’ils n’aient même pas aperçu tout ceci ? Vous étiez devenu invisible ? C’est impossible !

-How, how ! Fit-il encore en me regardant d’un air narquois. Pourquoi aurais-je permis à ces charming personnages de me voir et de me jeter dehors ? N’est-il pas ?

-Comment avez-vous fait cela ? Disparaître avec tout ce matériel ? Questionnai-je de plus en plus sceptique.

-How, how! It’s very – comment dites-vous? easy?

-Facile? Risquai-je.

-Yes! Facile! It is! S’écria-t-il, triomphant.

-Expliquez-moi ! Le suppliai-je.

-How, how ! Fit-il en se grattant le crane sous son chapeau d’où sortit le museau du rat qu’il dérangeait visiblement. How, how ! Poursuivit-il en arpentant la pièce en tous sens de ses grandes jambes.

Je sus à ce moment précis que ses pieds ne touchaient pas le sol, qu’il se déplaçait en virevoltant comme un patineur en faisant de curieuses arabesques de plus en plus rapides au fur et à mesure que son esprit réfléchissait, tourbillonnant sur lui-même autour du piano, me contournant et repartant comme un pantin désarticulé en levant et abaissant ses bras démesurés. La queue de pie et les manches de son habit se soulevaient à chaque tressautement, le faisant ressembler à un drôle d’oiseau. Il semblait chercher les mots pour me faire comprendre son bizarre comportement et, tant qu’il s’agita ainsi en tous sens, les papillons voletèrent autour de lui en un étrange ballet aérien multicolore en émettant un bruissement qui me fit penser au vent dans les feuilles.

J’étais tellement abasourdie que je restai plantée là, les bras ballants, pendant que Pilou, que tout ce charivari avait tiré de sa torpeur, gambadait au même rythme que le pianiste fou en jappant, pensant sans doute qu’il s’agissait d’un jeu, essayant de saisir la queue de pie chaque fois qu’elle lui passait au-dessus du museau. Cette pantomime dura encore un long moment et, brusquement, le pianiste fou se calma, stoppant net ses mouvements désordonnés dans une dernière arabesque des plus gracieuses qui se termina par une sorte de pirouette à la suite de laquelle il sembla reprendre pied devant moi, droit et digne, réajustant son habit et remettant dans le bon sens son chapeau qui avait glissé de travers sur sa tignasse à laquelle s’accrochait désespérément le rat. »How, how ! Fit-il en me regardant intensément, comme pour percer mes pensées. Je ne puis vous divulguer mon secret ! No, no ! it’s impossible ! But, puisque vous me le demandez, je vous donne ceci : j’apparais et je disparais où et quand je le veux. Si un endroit me semble charming, si les personnes me semblent dignes de passer un moment en leur compagnie. N’est-il pas ?

Je suis flattée que vous me trouviez digne, répondis-je, rougissante de confusion. Mais est-ce que vous ne pourriez pas avoir autant de considération pour mes parents et leur apparaitre aussi, car voyez-vous, ils pensent que je suis folle, lorsque je leur parle de vous.          

« How, how, fit-il en se grattant le crâne. I see, I see ; but it’ difficult, n’est-il pas. Votre maman, peut-être, à la rigueur, pourrait comprendre, car il est évident que, quelque part en elle, je décèle encore un peu de fraîcheur, un rien de son cœur d’enfant. But votre papa est trop rigoureux, very… Comment dites-vous ? Adulte ? N’est-il pas ? Comprenez-vous ? »

Non, je ne comprenais pas très bien ce que voulait me dire ce pianiste fou. Je pensais :

« Pauvre papa. Jamais il ne pourra me croire si je lui raconte. Heureusement, maman sait que je ne mens pas, elle. »        

Ce jour-là, nous partageâmes mon goûter et, assis sur le plancher, le rat bien tranquille sur son guéridon, les papillons sagement posés sur les fils entre les partitions de musique, Pilou couché à mon côté, j’écoutai le pianiste fou me parler du pays d’où il venait.

C’était un pays magique que ce pays-là, où les arbres se déplaçaient pour distribuer leur ombre à qui le leur demandait, où les fleurs avaient des couleurs et des odeurs qui n’existaient nulle part ailleurs, où les ruisseaux, les rivières et les fleuves jouaient des symphonies selon qu’ils coulaient calmement ou avec force et où les oiseaux et tous les êtres vivants chantaient, dansaient et faisaient de la musique sur des harpes et des pianos dont les cordes étaient tissées par des vers à soie. Le vent y murmurait des poèmes et les gouttes de pluie étaient de cristal et de nacre. On ne s’y déplaçait qu’en glissant au-dessus du sol et on n’y parlait qu’en chantant. Il y régnait l’harmonie, il n’y faisait ni trop froid, ni trop chaud et on n’y mangeait que des légumes savoureux et des fruits sucrés cultivés par des jardiniers poètes qui déclamaient des vers. Les enfants s’instruisaient en écoutant et en regardant la nature et les grandes personnes n’étaient jamais tristes, ni pressées. Personne n’y était jamais malade, dans ce pays-là ; quand les gens étaient trop vieux, qu’ils avaient beaucoup chanté, dansé et fait de la musique, ils se transformaient en papillons multicolores qui voletaient pour l’éternité dans les maisons, les forêts et les champs.

Le pianiste fous m’expliqua qu’il avait dû quitter son si beau pays pour partir à la recherche de son « la » que les vers à soie ne tisseraient que lorsqu’il l’aurait trouvé. Ce n’était qu’à ce prix qu’il pourrait réaliser son rêve d’harmonie en devenant un grand pianiste.

Depuis, il parcourait notre monde, apparaissant et disparaissant au gré des rencontres à qui lui semblait être digne de le comprendre et de l’aider.

Il me fit ses adieux et je le quittai, ce soir-là, un peu triste de savoir qu’il allait continuer sa quête dans d’autres lieux, avec d’autres enfants et que je ne le reverrais sans doute jamais. Avant de disparaître, il me dit :

« How, how, je vous remercie. Je n’ai pas trouvé mon « la » auprès de vous, mais vous avez su m’écouter, et cela m’a fait du bien. J’ai suivi votre conseil : je n’écris plus ma musique à l’encre, mais avec un crayon. Vous aviez raison, mes notes ne dégoulinent plus sur le sol, à part le « la », hélas. N’est-il pas. Ce « la » là n’est pas le mien, puisqu’il ne reste pas sur ma partition. Je vais continuer à le chercher et un jour, j’en suis sûr, je le trouverai. Vous devrez, vous aussi, à votre tour, chercher votre « la ». N’est-il pas ?

-Mon « la » ? Mais je n’ai pas perdu le « la », moi !

-How, how, yes, yes, insista-t-il. Cherchez votre « la », celui qui donne le bon ton, celui par lequel on se met en voix pour chanter juste. Sans le « la », on ne peut trouver l’harmonie, n’est-il pas ? Sans avoir trouvé son « la », on ne peut avancer dans la vie. Faites mes amitiés à votre maman. Je pense qu’elle a trouvé son « la » et qu’elle a su préserver son cœur d’enfant, car elle est harmonieuse. N’est-il pas ? Et ne soyez pas triste. Le monde n’est pas si vaste qu’on ne puisse s’y rencontrer. Peut-être un jour nous reverrons-nous, n’est-il pas ? »

Sur ces dernières paroles, il disparut dans un souffle et avec lui le piano, le rat, les papillons et les partitions de musique. Il ne restait de son passage que ces quelques minuscules taches noires sur le plancher, qui ressemblaient à des notes de musique.

C’était la veille de mon entrée en sixième, la veille du jour où je devais quitter la cour des petits pour entrer dans celle des grands, où il me faudrait aborder l’adolescence, ce passage compliqué qui mène vers l’adulte.

Je revins de temps en temps, pendant les vacances, dans la maison de grand-père où l’odeur des galettes persistait, malgré les années écoulées, mais je ne revis jamais le pianiste fou. Maman avait nettoyé le plancher de la pièce et fait disparaître les petites taches noires. Il ne restait plus rien du passage de ce drôle de personnage que je n’ai jamais oublié, mais qui n’avait été, probablement, qu’un rêve d’enfant.

Je fis des études de musique et je devins professeur de piano. Un jour où, en compagnie de ma meilleure amie je me rendais à la salle Pleyel pour entendre le récital d’un pianiste dont la réputation commençait à déplacer les mélomanes du monde entier, quelle ne fut pas ma surprise, en le voyant entrer en scène ! J’avais devant moi la réplique presque parfaite de mon pianiste fou ! Bien sûr, il lui manquait le haut de forme, le rat et la nuée de papillons, et, bien que grand, il n’était pas maigre, mais sa démarche grâcieuse semblait le faire glisser sur le sol et la façon qu’il eut de saluer et de soulever sa queue de pie avant de s’asseoir, la manière dont il agitait ses mains aux doigts longs et graciles et de les faire courir sur le clavier, la mèche rebelle qu’il remettait en place d’un revers de main, tout en lui me ramena au rêve lointain de mon enfance. Comment cela était-il possible ?

J’écoutai le récital, transportée dans mon monde imaginaire, charmée et émue par la qualité de son interprétation et, lorsque la salle, debout, l’ovationna, je fus incapable de me lever, tant le charme qu’il avait opéré sur moi était insurmontable.

« Mais tu pleures ! » S’étonna mon amie.

Je ne sus lui expliquer le pourquoi de mon émotion, mais elle en conclut elle-même que j’étais tombée amoureuse du pianiste et de son talent. Bien entendu, je protestai. Comment aurais-je pu m’enticher d’une étoile inaccessible ?

Cette nuit-là, je fis un rêve dans lequel j’entendis le pianiste fou me répéter ses dernières paroles ;

« Cherchez votre « la », celui qui donne le bon ton, celui par lequel on se met en voix pour chanter juste. Sans le « la », on ne peut trouver l’harmonie, n’est-il pas ? Sans avoir trouvé son « la », on ne peut avancer dans la vie. Le monde n’est pas si vaste qu’on ne puisse s’y rencontrer. Peut-être un jour nous reverrons-nous, n’est-il pas ? »

Au réveil, je me traitai d’imbécile : le virtuose n’avait aucun rapport avec le pianiste fou. Tout ceci n’était que futilité !

Pourtant, toute la journée, une petite voix n’arrêta pas de me répéter : « cherche ton La, cherche ton La, trouve-le et tu trouveras l’harmonie ! » J’eus beaucoup de mal à supporter les fausses notes de mes élèves, ce jour-là, je l’avoue, et les jours suivants davantage encore.

N’y tenant plus, je retournai salle Pleyel pour écouter encore une fois ce fabuleux pianiste. L’émotion fut la même. Heureusement, j’étais seule et personne ne put me reprocher les larmes qui, malgré moi, mouillèrent mes yeux pendant tout le temps du concert.

Lorsque je sortis de la salle de spectacle, je ne sais quelle hardiesse, ou quel courage ou quelle inconscience me poussa à me poster devant la sortie des artistes où déjà une foule d’admirateurs se pressait dans l’espoir d’obtenir un autographe de la main de l’artiste. J’avais conservé le programme, mais je n’avais ni stylo ni crayon ; il me semblait impossible d’obtenir pas même un regard de la part de cet homme adulé par son public. Découragée à cette pensée, je m’apprêtais à repartir lorsqu’un mouvement de la foule me projeta littéralement à la première place, juste devant la porte qui s’ouvrait pour laisser le passage à l’artiste. C’est à moment-là précisément que je perdis l’équilibre et que je me serais étalée de tout mon long sur le trottoir si deux bras vigoureux ne m’avaient retenue. Me relevant pour m’excuser, j’eus un choc en voyant qui m’avait sauvée d’une chute tout aussi vexante que douloureuse. Il m’aida à me rétablir et, lâchant mon bras, il me fit un grand sourire.

« Bel exercice de voltige, vraiment ! Que puis-je encore faire pour vous être agréable ? » Me demanda-t-il en repoussant la mèche rebelle qui s’obstinait à tomber sur son front.

 Derrière moi, la foule des admirateurs, bonne enfant, avait applaudi. Je me trouvai tellement bête, que j’eus du mal à articuler un merci bredouillant ; lui tendant mon programme, je réussis à lui demander :

« Auriez-vous l’amabilité de me signer un autographe, s’il vous plaît ? »

Ses yeux vifs et rieurs m’électrisaient et m’intimidaient tout à la fois. Je dus devenir écarlate, car je sentis le feu envahir mes joues.

« Je dois avoir l’air complètement idiote ! Pensais-je.

-Quel prénom, dois-je écrire ? Me demanda-t-il, toujours en me fixant.

-Heu… Laurette. Enfin, non ! Laure. C’est mon prénom. Laure.

-Laurette. C’est bien. C’est joli, Laurette. Va pour Laurette. Et que fait Laurette, dans la vie ?

-Pro-professeur de piano. Bredouillai-je.

-Ah ! Fort bien. Nous sommes donc entre musiciens. Avez-vous un peu de temps ? Je fais plaisir à toutes ces personnes et, si vous m’attendez un peu, je vous invite à boire un café. Je ne connais personne, dans cette ville. Si vous acceptez mon invitation, vous me rendrez un grand service. » Finit-il.

Sans attendre ma réponse, il se retourna. Pendant une demi-heure, il signa des autographes avec bonne humeur, plaisantant et riant avec ses admirateurs.

Je l’attendis, un peu gênée et me demandant où cette attente allait me mener. Était-il possible qu’un simple petit professeur de musique comme moi puisse intéresser un artiste aussi accompli que lui ? Sans vouloir me l’avouer, je ne cessai de repenser à mon pianiste fou. Quel rêve d’enfant peut-il aboutir à une telle rencontre ? Pour me rassurer, ou plutôt pour me dissuader d’un quelconque espoir, je me persuadai que cette invitation impromptue ne serait qu’un moment parmi tant d’autres dans une vie d’artiste se produisant dans le monde où d’autres Laurette l’attendaient après le concert. Ce ne serait, pour moi, qu’un bon souvenir.

Nous prîmes un café, puis nous dînâmes. Il me parla de son métier d’artiste, de ses contraintes, de ses espoirs, de ses déceptions et de la solitude qui, parfois, lui pesait ; il me dit l’attente dans laquelle il était de mener une autre vie, plus simple, plus régulière. Il projetait d’arrêter les concerts qui l’appelaient aux quatre coins de la planète pour se consacrer à l’enseignement dans un grand conservatoire. 

Il me fit raconter ma vie de professeur, avec ses contraintes, ses espoirs, ses déceptions et la solitude qui, parfois, me pesait ; je lui dis que je n’attendais rien de particulier, que je me satisfaisais de ce que j’avais, mais bien sûr, je ne dis pas la vérité.

Nous parlâmes musique, compositeurs, harmonie ; le temps s’écoula et il fallut que le restaurant ferme ses portes pour que nous réalisions qu’il était déjà minuit. Il devait partir le lendemain pour une nouvelle tournée de quelques semaines et rentrerait ensuite à Paris pour de nouveaux concerts. Nous échangeâmes nos cartes, il me promit de m’appeler, à l’occasion.

Ma vie reprit sont cours. Entre temps, je quittai la région parisienne pour m’installer à Bordeaux. Pendant plusieurs semaines, je n’eus aucune nouvelle de mon pianiste et je dois dire que si, pendant quelques jours après cette inoubliable soirée, j’ai espéré un signe de sa part, j’avais fini par gommer tout espoir de le revoir.

Imaginez mon étonnement, mon trouble, lorsqu’un matin je reçus un texto :

« Chère Laurette, me voici de nouveau en France. Que diriez-vous d’un repas en tête à tête avant mon prochain concert en province ?

 -Ce serait avec plaisir, lui répondis-je, mais j’ai quitté Paris pour Bordeaux. Je suis désolée.

-Vous êtes à Bordeaux ? Mais c’est formidable ! Quelle coïncidence ! je serai de passage au Grand Théâtre de Bordeaux pour quelques représentations la semaine prochaine. Que diriez-vous d’un dîner vendredi prochain après le concert ? »

Je ne pris pas plus de dix secondes de réflexion pour répondre :

« J’en serais ravie. »

Deux jours plus tard, je recevais, par la poste, une invitation pour le concert du vendredi suivant.

Placée au premier rang, j’écoutai son récital avec le même émerveillement. Après la dernière ovation, je me précipitai, comme il me l’avait recommandé, vers sa loge où j’eus du mal à me frayer un passage. Timidement, je me postai dans le couloir, attendant qu’il sorte ; je n’eus pas longtemps à attendre : passant la tête dans l’entrebâillement de la porte, il m’aperçut et me fit signe d’entrer, sous le regard curieux des persona grata qui l’attendaient pour le féliciter. J’avoue que je me sentis un peu gênée d’un tel passe-droit, ce qui l’amusa beaucoup.

Le dernier admirateur parti, nous quittâmes le théâtre devant lequel un taxi nous attendait.

« J’ai réservé une table au bord du lac, me dit-il. C’est à une vingtaine de minutes d’ici. Cela vous convient-il ?

-Heu… Oui, oui, c’est parfait. » Répondis-je bêtement.

Je ne m’attendais pas à une telle attention et, totalement intimidée, je ne savais que dire, à tel point que je regrettai presque d’avoir accepté cette invitation.

La soirée fut charmante ; nous avions mille choses à nous dire et nous nous découvrîmes autant de points communs. Il repartit le lendemain pour Paris et, pendant plusieurs semaines, nous échangeâmes quotidiennement un texto ou un coup de téléphone.

Six mois plus tard, il quittait Paris pour venir vivre à Bordeaux où il avait obtenu une chaire de professeur au conservatoire. Il me demanda ma main un soir du mois de juillet suivant au cours d’un dîner aux chandelles des plus romantiques au bord du lac. Notre mariage fut célébré dans l’église du Sacré Cœur où ses amis musiciens nous firent la surprise d’un concert et d’une haie d’honneur.

Lorsque je l’amenai pour la première fois dans la maison de grand-père où rien n’avait changé, maman s’étant toujours appliquée à conserver les lieux intacts, il déclara adorer cet endroit où il se sentait comme chez lui. Je lui contai alors mon étrange aventure d’enfant ; il m’écouta attentivement et se contenta de me demander :

« As-tu trouvé ton « la » ?

-Oui. Je l’ai trouvé et je trouve cela merveilleux. Répondis-je en me serrant contre lui.

-Moi aussi, je l’ai trouvée, ma Laurette. Me souffla-t-il en m’embrassant.

Cela fait vingt ans maintenant que nous vivons un bonheur sans faille ; pendant plusieurs années, nous avons fait le tour du monde, donnant des récitals à quatre mains, accompagnés par les plus grands orchestres.

Nous avons eu deux enfants et nous nous sommes installés dans la maison de mes parents qui nous ont quittés.

Dans la maison de grand-père, il y a, à la place du bureau, un piano à queue et des partitions de musiques écrites au crayon, éparpillées dans un désordre indescriptible.  Certains jours d’été, des papillons multicolores virevoltent en tous sens dans le jardin et lorsque mon mari repousse sa mèche rebelle d’un revers de la main et qu’il se déplace en ayant l’air de glisser sur le sol, je ne peux m’empêcher de penser à la dernière phrase de mon pianiste fou : « Le monde n’est pas si vaste qu’on ne puisse s’y rencontrer. Peut-être un jour nous reverrons-nous, n’est-il pas ? » 

©Mona Lassus – Tous droits réservés

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L’antre de Diogène
Illustration Mona Lassus
Mine de plomb sur papier

Une soirée dans l’antre de Diogène

Les gens « comme tout le monde » ne présentent aucun signe particulier, on ne les remarque pas ; ce sont des gens ordinaires, dans la bonne moyenne. Régis était ce ceux-là. Le croisant à bonne distance, vous ne l’auriez pas remarqué, mais, le frôlant, une particularité olfactive aurait attiré votre attention car il dégageait une odeur qui ne pouvait échapper à aucun nez, même des plus bouchés. Votre regard se serait attardé un instant sur sa personne mais vous auriez cherché à vous en éloigner pour échapper à ces effluves désagréables. Pourtant, le personnage n’était pas dépourvu d’intérêt. Grand amateur de littérature, il avait une belle érudition qui pouvait tenir son auditoire en haleine sur bien des sujets. Pourvu d’un sens de l’humour certain, il n’engendrait ni la tristesse ni la mélancolie et, malgré sa puanteur, il comptait de nombreux amis.

 Propriétaire d’une belle propriété perchée sur une hauteur dont la vue sur les monts d’Auvergne était imprenable, il attirait un grand nombre de visiteurs qui, dès leur arrivée aux abords de la demeure, pouvaient se faire une idée édifiante quant à sa manière d’appréhender l’ordre des choses.

La première difficulté était de garer son véhicule sur un terre-plein en principe réservé à cet effet mais dont l’espace était en grande partie occupé par les matériaux d’un chantier abandonné, livrés aux herbes folles. Venaient ensuite le jardin, en friche, la piscine, vide d’eau mais emplie de débris, la terrasse, encombrée d’objets disparates. L’ensemble laissait présumer de l’état général du logement.

Une grande salle de séjour, qui avait dû connaître des jours meilleurs, ouvrait par quatre baies vitrées sur la terrasse. En franchissant le seuil, le visiteur découvrait l’inimaginable bric à bric qui régnait en ces lieux.

Les baies vitrées, obscurcies par des années de chiures de mouches et autres salissures, étaient voilées de mousselines et de tentures défraichies, en lambeaux, qui pendouillaient lamentablement aux endroits où les accroches avaient cédé ; un amoncellement d’objets hétéroclites, dans tous les coins de la pièce, semblait être le témoin d’un passé dont les effets restaient indélébiles. Telles les offrandes autour du tombeau d’un pharaon, le maître de maison avait entassé souvenirs, paperasses, emballages, bouteilles vides, morceaux de bois et mille autres choses couvertes de poussières et devenues inutiles comme témoignages d’une vie qui s’écoule sans pouvoir rien en effacer, comme pour se prouver qu’hier fut et que demain laissera assez de traces pour que le souvenir demeure. Cet homme semblait s’enterrer peu à peu sous le poids de son existence, refusant le vide que l’ordre risquerait de creuser, le désordre et la crasse accumulés lui servant de bouclier contre la solitude et les servitudes du quotidien.

« Hier ressemble à aujourd’hui et demain sera semblable aux jours précédents » pouvait être sa devise. Seul, l’apport d’un nouveau désordre les différencierait, qui ajouterait une difficulté supplémentaire à se mouvoir dans sa maison, à trouver une place à un nouvel objet ou à un déchet de plus.

Dès le premier instant on descellait, dans son regard, dans ses attitudes, dans la façon dont il se passait une main sur les yeux lorsque la discussion s’animait, une tristesse dont on ne pouvait soupçonner l’origine ni l’intensité. Le délabrement qui gagnait peu à peu l’ensemble de son habitation semblait être à l’image de son existence, témoignage de son refus d’y changer quoi que ce soit, de son consentement du chaos qui l’entraînait inévitablement. Pourtant, cet homme était un artiste. Il s’adonnait à la peinture, réalisant sur la toile des œuvres d’un grand niveau artistique époustouflantes de beauté comme en témoignaient celles accrochées sur l’unique mur du salon laissé libre à cet effet. Le seul endroit bénéficiant d’un peu d’organisation était la partie de la salle de séjour où il avait installé ses chevalets et ses tubes de peinture, bien alignés sur un pupitre dans l’ordre des couleurs allant du plus foncé au plus clair. Les pinceaux, propres et classés par forme et épaisseur étaient, quant à eux, disposés dans des bocaux de verre.

Curieusement, en ce lieu tourmenté, aucune émanation nauséabonde particulière ne choquait l’odorat, comme si son propriétaire en était l’unique réceptacle, ne laissant à son capharnaüm que l’entassement des poussières et s’en réservant les remugles. L’odeur dominante, pour peu qu’on s’éloigne de lui, était une fragrance issue du mélange de l’essence de térébenthine dont il usait pour nettoyer ses pinceaux et de l’huile de lin avec laquelle il diluait ses pigments, mêlée aux relents âcres de la poussière qui virevoltait dans l’air en myriades de particules tourbillonnantes.

Invitée par un ami commun, je découvris cet endroit surréaliste avec la curiosité du néophyte et j’y passai une soirée inoubliable en compagnie de gens tout aussi surprenants que notre hôte, artistes quelque peu déjantés et lui, porteur d’une folie douce, convivial, débonnaire et à la générosité sans limite. Il m’avait accueillie à bras ouverts, célébrant notre toute nouvelle amitié en m’offrant l’hospitalité sous son toit dont le désordre et le manque d’hygiène ne pouvaient qu’étonner et choquer le visiteur ; pourtant aucune gêne, aucun complexe devant ces incongruités ne semblaient l’affecter. De nouveaux convives arrivant, c’est avec le plus grand naturel et beaucoup d’humour qu’il leur ouvrit sa porte, offrant gîte et couvert à qui voulut bien se donner la peine de fermer les yeux sur l’immense foutoir qui régnait dans son antre.

Nous fûmes une quinzaine d’invités autour de sa table qu’il nous fallut débarrasser et nettoyer. Nous déplaçâmes de là, outils, bouquins, restes d’un repas précédent et objets divers pour les entasser ailleurs, avant d’y installer couverts et assiettes soigneusement rangés dans le seul meuble de la pièce n’ayant pas souffert de son désir d’envahissement. Les verres en cristal étaient parfaitement propres et bien alignés, la tête en bas « pour éviter que la poussière n’entre à l’intérieur » spécifia-t-il d’un air docte, les assiettes et les plats de porcelaine blanche rangés par taille. Ces détails m’intriguèrent, ce souci de propreté et de rangement ne collaient décidément pas avec l’ambiance générale.

Furetant de ci, de là à la recherche d’un coin intime, je m’étonnai, à chaque découverte, du ramassis invraisemblable de vieilleries envahissant l’ensemble des pièces. Je trouvai enfin les toilettes dont l’hygiène douteuse n’invitait pas à une utilisation sereine ; les emballages et rouleaux de carton usagés s’amoncelaient dans le lave-mains rendu inutilisable ; la salle de bain n’avait rien à envier ; la baignoire, encombrée de linges douteux, la douche servant de placard fourre-tout, le lavabo, également empli d’un bric à brac de flacons usagés, ne permettaient pas davantage qu’on puisse s’y rafraîchir.

Pourtant, je décelai, dans ce bric à brac, une relative volonté de classement. Aussi bizarre que cela puisse paraître, ce capharnaüm semblait résulter d’une certaine organisation. Chaque désordre occupait le lieu qui lui revenait avant d’avoir atteint l’état de rebut, dans les toilettes comme dans la salle de bain. Dans le bureau, des papiers s’éparpillaient pêle-mêle couvrant le clavier de l’ordinateur, des dossiers jonchaient le sol, entassés en pyramides château-branlant qu’il fallait enjamber pour se frayer un passage jusqu’à une table de travail encombrée d’un fouillis de corbeilles débordant de documents. Cependant, ce qui devait être dans le bureau était dans le bureau. Il en allait de même dans chaque pièce, dans chaque chambre, envahies, surchargées, mais toujours accessibles. Le salon regorgeait de bibelots disposés pêle-mêle sur des étagères poussiéreuses et le piano, désaccordé à en faire grincer les dents, disparaissait sous un amas de partitions jaunies ; les canapés et les fauteuils étaient délabrés et salis de taches indélébiles, mais tout ceci figurait à la bonne place. La cuisine allait de pair avec le reste. Un entassement de vaisselles salles encombrait l’évier, les appareils électro-ménagers débordaient d’une crasse graisseuse accumulée depuis des années, des sacs poubelle à demi remplis étaient éparpillés dans chaque coin, mais ce qui appartenait à la cuisine était au bon endroit.

 « L’ordre dans le désordre », pensai-je.

Ce manque d’hygiène me fit douter de la qualité des mets qui nous seraient servis et je dus me retenir de partir sur le champ, tant le dégoût me gagnait. Il me fallait faire preuve de politesse ; je fis contre mauvaise fortune bon cœur en proposant mon aide pour la préparation du repas, espérant pour le moins qu’il me serait possible de procéder au nettoyage des ustensiles et plats destinés à recevoir les aliments qui nous seraient servis. C’était sans compter sur l’entêtement du maître de maison qui refusa poliment mais fermement toute intervention féminine dans ce qu’il appelait pompeusement son laboratoire !  

Le repas fut savoureux et se déroula dans la gaité ; les convives, insensibles au désordre et à la crasse, firent honneur au poulet de ferme savamment rôti, artistiquement découpé et parfaitement disposé sur un plat de porcelaine. La présentation et la saveur des mets me firent presque oublier le dégoût que j’avais ressenti et je me laissai emporter par l’ambiance et les conversations qui allaient bon train autour de la table.

Tout se déroula de la manière la plus joyeuse et conviviale jusqu’au dessert ; c’est ce moment, alors que nous allions déguster le gâteau offert par un convive, que choisit une amie de longue date de notre hôte pour formuler une remarque discrète sur l’état de sa maison due, le plaignit-elle, à sa vie solitaire ; elle lui proposa gentiment de lui consacrer quelques heures pour l’aider à remettre toute ceci en bon ordre. La réaction fut immédiate. Se levant d’un bond, Régis, avec le plus grand calme, yeux plissés et mains appuyées sur la table, la gratifia d’un sourire carnassier et déclina l’invitation :

« Ma chère Ghislaine, persifla-t-il, je te remercie beaucoup, mais si ma maison ne te plait pas dans l’état où elle se trouve, tu n’es pas obligée d’y rester. Je refuse qu’aucune petite main de fée vienne se mêler de mes affaires. Toute ma vie j’ai dû supporter une mère, puis une épouse passant leur temps à ranger, nettoyer, lessiver, faisant de ma vie un univers aseptisé sans aucun intérêt au nom de l’hygiène dont je me contrefous ! Quoi que tu en penses, ma crasse me tient chaud et mon désordre est mon ordre personnel. Je n’ai pas besoin d’une boniche. Je ne supporte les femmes que pour leur beauté et leur intelligence, c’est d’ailleurs pourquoi il n’y en a plus sous ce toit, car, c’est plus fort qu’elles, dès qu’elles entrent ici, elles veulent tout chambouler, consacrant plus de temps au ménage qu’à des activités ludiques et intéressantes, se transformant en Conchita au balais ravageur. Ça gâche le charme, ça me fait les regarder comme des domestiques et non comme des partenaires, ça me révolte ! Alors, non ! Encore merci, mais basta ! »

Ceci dit, il se rassit et leva son verre à l’amitié et à la beauté féminine.

Le silence s’était fait autour de la table ; interloqués, les convives n’osaient piper mot. La glace fut rompue par un applaudissement qui fusa du bout de la table, les verres se levèrent et l’ambiance retrouva sa gaité, malgré la gêne que certains s’efforçaient encore de cacher. Pour ma part, les paroles de notre hôte m’avaient apporté un début de réponse aux questions que je me posais ; je tournai mon regard sur Ghislaine ; piquée au vif, écarlate, elle avait du mal à retenir ses larmes. Elle quitta la table, prit son manteau et partit en faisant un signe d’aurevoir à la cantonade.

« Je crois que je viens de perdre une amie », releva simplement Régis en se servant un verre de vin.

Quelqu’un raconta une histoire drôle qui détourna l’attention de l’incident et la soirée se termina dans les rires, aidés par l’alcool coulant à flots. En fin de soirée, notre hôte était fin saoul. Il partit se coucher en titubant, marmonnant des choses incompréhensibles en faisant des moulinets avec les bras.

Nous étions quelques-uns à devoir passer la nuit dans cette maison. La chambre que je devais occuper, bien qu’ayant été balayée et nettoyée, ne m’attirait pas. Je ne pouvais m’empêcher de penser à toute cette poussière qu’avait soulevé le balai et qui restait suspendue dans l’air, au risque de m’étouffer pendant mon sommeil. D’ailleurs, personne n’avait envie d’aller se coucher, de peur de s’endormir dans la crasse. Réunis autour de la table, nous avons discuté jusqu’au matin en sirotant, pour nous tenir éveillés, moult tasses de café.

 Lorsque notre hôte s’éveilla, il semblait en pleine forme et nous offrit un petit déjeuner que je refusai poliment, prétextant devoir rentrer de toute urgence à Paris où j’avais un rendez-vous dans le courant de l’après-midi. Il n’insista pas et, prenant congé, il formula une manière d’excuse :

« Je sais, je sais, me dit-il. Aucune femme ne pourrait supporter ça. Je les ai toutes fait fuir et c’est très bien. Je préfère la compagnie de mes vieilleries, mon désordre et ma solitude à la sollicitude d’une emmerdeuse. »

Je ne sus que répondre ; la tristesse de son regard semblait démentir ses propos ; je pensai qu’un tel mal être était en effet aussi insupportable que le désordre qu’il générait. Je le remerciai pour son accueil et, avant qu’il n’ait l’idée de m’embrasser, je luis tendis la main de peur d’être écœurée de si bon matin par son odeur que je percevais déjà.

Plus tard, on me confia que ce pauvre homme avait connu de grands déboires au cours de sa vie ; depuis, il n’était plus le même homme. Je ne sus pas quels malheurs l’avaient frappé mais je doutais qu’ils fussent la seule cause de son désordre et de sa puanteur.

J’appris l’incendie de sa maison dont il ne restait que quelques ruines calcinées. Le mystère demeurait sur l’origine du désastre. Les décombres, fouillés, ne révélèrent pas le moindre indice prouvant qu’il avait péri au milieu de son désordre. On en conclut qu’il avait volontairement mis le feu à sa demeure et s’était enfui.

Plusieurs années s’étaient écoulées lorsque des randonneurs firent la découverte macabre d’un squelette dans un ancien refuge de montagne désaffecté et si isolé que personne ne s’y était aventuré depuis fort longtemps. Il gisait, recroquevillé au milieu d’un amas d’objets hétéroclites, de toiles peintes, de pinceaux et de tubes de couleurs que les rongeurs et les insectes avaient grignoté, n’en laissant que quelques lambeaux. Malgré le temps passé, la puanteur de la masure était insoutenable. On sut qu’il s’agissait de Régis grâce à une carte d’identité à moitié rongée mais encore lisible.

Avait-il été assez désespéré pour se donner la mort, submergé par le poids de ses souvenirs et de ses regrets ou bien avait-il péri de mort naturelle par excès de crasse et de solitude ?

©Mona Lassus – Tous droits réservés

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