La légende du Marais

Le pays de cocagne

Le rossignol et les perroquets

LA LEGENDE DU MARAIS

La tour de Brou

Autrefois, dans un temps très lointain, l’océan recouvrait entièrement le Marais jusqu’au pied du village aujourd’hui disparu avec son port et toutes ses installations maritimes. De gros vaisseaux accostaient là, livrant et chargeant toutes sortes de marchandises et plus particulièrement le sel des marais salants qui faisaient la richesse de la région.  Cette contrée était partagée en deux domaines : au Sud, les Du Marais, au Nord : les De Malveillant. Rose, la fille des Du Marais et Gontran, le fils des De Malveillant, furent promis en mariage par une manœuvre indélicate. Cette situation tourna vite à la guerre entre les deux familles…

Lire quelques extraits de « La légende du Marais »

Au plein cœur du pays Saintongeais, se nichait un tout petit hameau au milieu d’un marais où nul ne s’aventurait s’il n’était de l’endroit, car, bien que très peu vallonné, plutôt plat, même, il s’étendait à perte de vue à tel point que le clocher du village le plus proche, qui se dressait à l’horizon tel un amer remarquable, ressemblait à un vulgaire aiguillon de guêpe ! Les anciens le disaient bien :

« Si tu n’es point du coin, tu y tournes sans fin » car, prenant ici ce sentier entre marécage et herbage, pensant aller droit devant toi, un fossé empli d’eau saumâtre à droite, un autre identique à gauche, ici et là quelque barrière, des buissons ou une écluse, tu musardes, le nez au vent, dans un labyrinthe à ciel ouvert. Prenant pour repaire une vieille tour en ruine, tu tournes autour sans jamais l’atteindre. Pensant rejoindre une route, tu te retrouves sur un autre sentier qui rejoint le précédent et, la nuit tombée, tu cherches encore ton chemin. Si tu n’as pas la chance d’y croiser un paysan menant à l’herbage ses vaches ou quelque pêcheur de grenouilles ou d’écrevisses, tu t’y perds à jamais !

Autrefois, dans un temps très lointain, l’océan recouvrait entièrement le marais jusqu’au pied du village aujourd’hui disparu avec son port et toutes ses installations maritimes. De gros vaisseaux accostaient là, livrant et chargeant toutes sortes de marchandises et plus particulièrement le sel des marais salants qui faisaient la richesse de la région.

De nos jours, les sentiers sont devenus des routes goudronnées ou empierrées sur lesquelles on se promène en voiture ou à bicyclette. Mais à l’époque dont je vous parle, ils n’étaient que de simples chemins de terre à peine assez larges pour laisser passer une carriole tout au plus. La mer, qui autrefois recouvrait ce domaine, s’en était retirée, laissant derrière elle ces étendues marécageuses, ces chenaux et ces prés salés où le bétail trouve toujours aujourd’hui de quoi se repaître. C’est ainsi que, dans le coin dont il est question ici, on voit des vaches au milieu des eaux et, plus loin, là où la Seudre serpente joliment dans les champs, des voiliers voguent au milieu des prés.

C’est un pays magique que ce plat pays-là, où l’imagination va bon train et où, pour qui aime la nature, mille richesses sont à découvrir. Peu de fleurs, beaucoup de buissons ; peu d’arbres, beaucoup de roseaux. Mais tant d’oiseaux… C’est leur domaine, ils y sont rois. Le héron, l’aigrette, le canard, la buse, le martin pêcheur, le cygne, le flamand rose aussi, s’y côtoient et se partagent le territoire avec la cigogne, qui, depuis quelques temps, est venue s’établir en ce lieu où elle est protégée, et tant d’autres encore, au gré des saisons, s’y posent pour une halte ou pour un été entier.

Les lentilles d’eau couvrent les chenaux de vert tendre, les iris jaunes les habillent de soleil, les chardons mêlent leur mauve à l’ocre des roseaux et au vert cru de l’herbe humide. Les grenouilles sont reines sur les feuilles de nénuphars et peut-être, quelques crapauds qu’on ne voit pas mais qu’on entend, tiennent conseil avec elles à grand renfort de croa-croa. Les reinettes sont princesses dans les buissons, les ragondins font la loi dans la vase des berges, les écrevisses foisonnent sous les lentilles d’eau et, à en croire les pêcheurs alignés le long des chenaux, toute une population de poissons se bouscule dans les eaux saumâtres. Un pays où chacun trouve sa paix, sa pitance et sa joie de vivre !

M’y promenant un beau matin, l’appareil photo armé visant une aigrette qui cherchait à dénicher quelque vermisseau dans la vase, je rencontrai, vous n’allez pas me croire, un vieil homme si vieux et si courbé que je m’attendais à ce qu’il s’effondre le nez dans l’herbe du fossé ! Oh ! Il devait bien avoir dans les cent ans, ou plus, je vous assure !

Lorsqu’il m’aperçut enfin, alors que j’allais le croiser et lui proposer mon aide tant il semblait avoir du mal à avancer, plié en deux, s’appuyant sur un bâton tout aussi tordu que lui, il s’arrêta net, se redressa de toute sa stature qu’il avait fort haute et, campé sur ses grandes jambes écartées, il éleva son bâton comme pour me chasser.

Surprise par ce soudain élan de vitalité, apeurée par le bâton qui tournoyait au bout de son bras comme pour chasser un essaim de guêpes invisible, je fis un écart. Sautant sur le côté, je dérapai dans l’herbe humide et glissai, sans pouvoir me retenir, dans le fossé où je m’écroulai les quatre fers en l’air, le derrière dans l’eau ! …

« Il y a fort longtemps, il y avait, à cet endroit même, un marécage dont la partie la plus au nord était le domaine des Comtes De Malveillant et la partie la plus au sud celui des Du Marais. Les sentiers tels qu’ils sont aujourd’hui n’étaient alors que de simples passages entre roseaux et vases mouvantes qui formaient un cloaque où nul ne pouvait s’aventurer sans courir de grands dangers. Beaucoup de ceux qui s’y s’ont risqués n’en sont jamais revenus. Ce marécage, laissé là par la mer qui s’était peu à peu retirée, faisait partie du domaine de la Tour et l’entourait entièrement. On ne pouvait le traverser qu’en empruntant un sentier empierré vers l’ouest, juste assez large pour laisser le passage des carrosses et des chars tirés par des chevaux ou des bœufs. Tout en haut de la colline, un magnifique château, dont il ne reste plus aujourd’hui qu’une tour en ruine, était habité par le Seigneur du lieu et sa famille. On y vivait en paix de cultures, de chasse et de pêche. Le Maître des lieux était un brave noble qui traitait ses sujets avec bienveillance. Il était aimé et respecté de tous. Ces gens étaient heureux. De belles fêtes étaient données au château où la nourriture et le vin étaient abondants et excellents.

« Vous voulez parler de la tour du marais ? L’interrompis-je.

—Celle-là même, hélas, répondit-il. Ne m’interrompez pas, je vous prie. Ajouta-t-il, agacé.

Le Comte du Marais, puisqu’il s’agit de lui, avait une épouse jeune et charmante qu’il chérissait.  

De leur union était née une fille si jolie, si fraiche et si douce qu’ils l’avaient appelée Rose. Son teint était aussi velouté et clair que celui de la fleur délicate, ses yeux aussi bleus qu’un ciel de printemps et ses cheveux aussi soyeux et dorés que les blés au temps des moissons. Elle avait la gaité du pinson et était douce autant que du velours. Elle parcourrait les coursives, les couloirs du château et les allées du parc en chantant de sa voix si harmonieuse que la joie de vivre habitait tous ceux qui l’entendaient. Les oiseaux, charmés, venaient se poser doucement sur sa main tendue en lui donnant la réplique. Ses éclats de rire étaient si communicatifs que personne ne pouvait s’empêcher de rire à gorge déployée à son contact. Jamais Rose n’était triste ni en colère mais, s’il lui arrivait d’être contrariée, tous les habitants du château et des alentours l’étaient plus qu’elle encore et pleuraient à chaudes larmes. Alors, pour les consoler, elle oubliait vite ses contrariétés et se remettait à rire et à chanter. Dès son plus jeune âge, cette enfant fit le bonheur de toute la contrée ; paysans, bourgeois et nobles de toutes parts venaient au château voir Rose et déposer à ses pieds les cadeaux les plus divers pour la remercier de tant de joies. Qui, lui offrait un panier de coquillages ramassés le jour même à marée basse, qui, apportait un bouquet de genêts ou de violettes fraîchement cueillis, ou bien encore une friandise ou un bel objet façonné avec amour. Pour remercier, rose déposait sur le front de chacun un chaste baiser et chantait une de ces belles chansons qu’elle savait si bien composer. Même les habitants du marécage nord, les De Malfaisant, n’osaient pas venir ternir cette belle harmonie. Mais tant de bonheur leur mettait la rage au cœur et je sais de source sûre qu’ils attendaient le moment propice pour se venger et semer la zizanie au château.

« Ha, ne puis-je m’empêcher de commenter, il y aura toujours des gens jaloux. Peut-être ceux-là étaient-il malheureux ?

—Sans doute, sans doute, fit le vieil homme en haussant les épaules. Après quoi, il poursuivit :

« Lorsque Rose eut quinze ans, les courtisans commencèrent à se manifester. A cet âge-là, à cette époque, on songeait à marier les jeunes filles, mais ni le Comte ni son épouse n’avaient l’intention de voir leur enfant chérie convoler encore en justes noces. Rose non plus, d’ailleurs, à qui la vie qu’elle menait semblait ne pas pouvoir être autrement. Les prétendants à sa main étaient donc gentiment renvoyés avec douceur, mais fermement. Ho ! Il ne faut surtout pas croire que cela plaisait à tout le monde ! Que nenni, soupira tristement le vieil homme, le regard lointain. »

Puis il enchaîna :

« Rose avait l’habitude d’aller, chaque jour, s’installer dans une pièce basse du château dont la fenêtre ouvrait sur un coin de marécage, une sorte de petite mare entourée de roseaux, habitée par tout un peuple d’oiseaux, de grenouilles et de poissons. Elle emportait avec elle du pain et des graines dont les hérons, les moineaux, les rouges-gorges et les mésanges étaient friands et là, en chantant, elle nourrissait ses amis, comme elle les appelait. Les volatiles venaient se poser sur le bord de la fenêtre dans un grand désordre de battements d’ailes, de piaillements et de coups de bec. En riant Rose les chassait, les grondant :

« Allons, du calme. Il y aura des graines pour tous, mais cessez de vous quereller ».

« Les plus hardis se posaient alors sur une branche toute proche ou sur son bras, picorant au creux de sa main. Les poissons eux-mêmes avaient pris l’habitude d’affleurer la surface de l’eau pour happer les friandises qu’elle leur jetait.

Un jour, un violent orage éclata. Tout à coup, de gros nuages gris apparurent à l’horizon venant de la mer, qui avalèrent le soleil. Le ciel bleu vers l’est devint noir vers l’ouest et sembla dégringoler jusqu’au sol. La lumière prit une teinte mauve striée de lueurs dorées, des nuées poussées par le vent faisaient un plafond mouvant, sombre et inquiétant. Soudain, un silence de mort s’abattit sur le marais. Plus un chant d’oiseau, plus un bruissement d’aile, plus un seul frou-frou de brise sur les roseaux et à la cime des arbres ne se firent entendre. Pendant quelques instants, la nature devint muette, surprise et inquiète. Tout à coup, rompant le silence, dans un fracas épouvantable comme porté par mille canons, le tonnerre gronda si fort que les murs du château en tremblèrent. Les roulements de tambour de l’orage, mêlés aux sifflements aigus d’un vent mauvais balayaient tout sur leur passage, couchant les roseaux, arrachant les buissons, tournoyant et tourbillonnant autour des arbres qui se pliaient sur le passage de l’ouragan, ne sachant dans quel sens se pencher pour résister à la peur d’être foudroyés. Les nuages vomirent d’énormes gouttes de pluie, des trombes d’eau dévalèrent la colline, creusant des ruisseaux dans la terre qui allèrent grossir les fossés du marais débordant de toute part. En un clin d’œil, toute la contrée fut noyée jusqu’au faîte des arbres. Seul le château surgissait intact au milieu de ce désastre, sur la colline, île isolée parmi la nature dévastée. Les habitants du côté sud, qui avaient eu le temps de se mettre à l’abri, se désolaient d’avoir perdu leurs récoltes mais se réjouissaient d’avoir la vie sauve. Nous apprîmes que ceux du côté nord n’avaient subi aucun dommage. Par quel miracle ou autre raison que je ne nommerai pas avaient-ils pu être sauvés ? »

La Comtesse, morte d’inquiétude et d’impatience, avait mouillé de ses larmes un nombre impressionnant de mouchoirs pendant cette longue attente. En entendant ces cris elle descendit de ses appartements et, postée sur le perron du grand escalier extérieur, elle faisait les cent pas en se tordant les mains. Le comte, partagé entre l’émotion, la joie de revoir sa fille, la colère et la haine qu’il éprouvait envers son méchant voisin, se tenait raide comme un piquet, digne et silencieux aux côtés de son épouse.

  Un grand bruit de galops et de grincements de roues se fit bientôt entendre et c’est tout un équipage bizarrement, tristement mais richement accoutré qui arriva dans la cour du château : En tête, il y avait un cavalier vêtu d’une livrée noire bordée de fils argentés, dont la tête disparaissait sous un home de cuir, portant l’étendard aux armes du domaine des De Malveillant : un triangle vert et jaune, figurant les limites du domaine, sur lequel était posé un aigle noir aux serres acérées et au bec courbe et pointu emprisonnant un serpent à la gueule grande ouverte, le dard menaçant. Ce blason était pour le moins le reflet de la malveillance ! Venait ensuite le seigneur d’en face, le Comte De Malveillant, noir comme un corbeau, perché sur un cheval noir, vêtu d’une longue cape noire qui recouvrait la croupe de sa monture et coiffé d’un chapeau si large qu’on ne voyait rien de son visage. Il était suivi de son fils, tout aussi sombre et vêtu tout pareillement. Derrière eux, en rang d’oignons deux par deux, une dizaine de serviteurs en livrées couleur caramel suivaient en trottant et en portant des coffres d’ébène qui semblaient plus lourds que toute la misère du monde.

  Venait enfin un carrosse tracté par deux magnifiques chevaux roux sur la tête desquels était posé un drôle de plumeau de couleurs identiques aux décorations du char qu’ils tiraient, dont les extrémités étaient décorées de petites clochettes tintinnabulant à chaque mouvement. Ce char, noir lui aussi, luisait comme un sou neuf et était orné de guirlandes de fleurs rose, vert tendre et doré. Les fenêtres en étaient fermées par des rideaux de velours vert, de sorte qu’on ne pouvait deviner ce qu’il transportait.              

À la vue de cet étrange équipage, la maisonnée et les paysans poussèrent en chœur un « Hooo !» de peur, d’inquiétude et d’admiration. Le Comte et la Comtesse redoutèrent le pire…

©Mona Lassus – Tous droits réservés

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LE PAYS DE COCAGNE

Il y a très longtemps, dans une contrée très lointaine, un pays extraordinaire peuplé de drôles de petites personnes aussi mignonnes que des nounours en peluche, rondes et joufflues, au teint rose comme une praline, avec des cheveux qui ressemblaient à de la barbe à papa au citron. C’était le peuple des croquignolets du pays de cocagne.

  Ces croquignolets étaient très paresseux. Ce n’était pas leur faute car, dans ce pays, tout était donné en abondance, sans n’avoir rien d’autre à faire que de demander. Ils passaient donc leur temps à jouer, à manger et à dormir. Mais à force de n’avoir rien d’autre à faire, ils s’ennuyèrent. Ils perdirent l’appétit et le goût du jeu et ils dépérirent. Heureusement, l’arrivée du Grand Echalas les sauva de l’ennui et de l’ignorance…

Lire quelques extraits de « Le pays de cocagne » :

Ces croquignolets étaient très paresseux. Ce n’était pas leur faute car, dans ce pays, tout était donné en abondance, sans n’avoir rien d’autre à faire que de demander. Par exemple, lorsque les croquignolets avaient faim, ils disaient simplement :

« J’ai faim ! »

Alors, tout ce qui pouvait se manger autour d’eux se mettait à frémir, rôtir et bouillonner avec des bruits de clochettes et parfois même de grosse cloche ou de bourdon de cathédrale, selon qu’il s’agissait de pain, de fromage, de viandes en sauce, de poulet rôti ou de gâteaux.

Vous imaginez le tintamarre que cela pouvait faire, sur le coup de midi, lorsque tous les estomacs criaient famine en même temps ! Et je ne vous parle pas des cris des bébés qui réclamaient leur biberon au même moment plusieurs fois par jour et par nuit ! Mais pour eux, il y avait juste un tout petit bruit de clochette tout doux, tout doux, car leurs petites oreilles n’étaient pas encore habituées au gros vacarme des cloches et du bourdon de cathédrale.

« J’ai faim, je veux du poulet rôti ! » Disait un croquignolet. 

  Et hop ! Un frémissement de l’air, un bruit de cloche, et une cuisse de poulet rôti, toute chaude et dorée à point arrivait comme ça, on ne sait d’où ni comment, dans son assiette.

« Je veux un steak, des frites, de la salade et un gros chou à la crème avec de l’eau fraîche ! » Disait l’autre. 

Et hop ! Un frémissement de l’air, un bruit de bourdon de cathédrale (oui, là, il s’agit d’un repas complet, donc, le bruit est beaucoup plus important que pour un simple goûter) et la table arrivait, toute dressée de belle vaisselle garnie des mets demandés, fumants et délicieux.

« Hummmm ! C’était très bon. Je boirais bien un bon café avec deux sucres, maintenant. »

  Et hop, la table disparaissait avec les restes du repas et une tasse de café chaud et bien sucré arrivait, comme ça, on ne sait d’où ni comment.

  Comme le pays de cocagne était très peuplé et que tous ces croquignolets avaient faim à tour de rôle souvent dans la journée, le bruit des cloches, clochettes et bourdon de cathédrale était incessant. Mais ils y étaient si habitués qu’ils n’y faisaient pas attention. Et je peux même dire que, si tout à coup le silence s’était fait, il leur aurait paru plus assourdissant que tout ce vacarme.

  Les croquignolets et les croquignolettes passaient leur temps à s’amuser, se promener, manger et dormir. Ils vivaient dans la plus belle et la plus extraordinaire forêt dont on puisse rêver, peuplée des animaux et des oiseaux les plus fantastiques et des arbres les plus magnifiques à l’ombre desquels couraient, entre des rochers couverts de mousse aussi douce qu’un tapis de velours, des sources vives qui chantaient des airs d’opéra ou de jolies chansons ou un simple gargouillis selon le temps qu’il faisait. Par exemple, lorsque la brise légère effleurait la surface de l’eau, une douce mélodie s’élevait des vaguelettes qui frisottaient à sa surface. Au contraire, si le vent devenait méchant et faisait gonfler l’onde en vagues rageuses, un orchestre de mille percussions et cuivres grondait un air d’opéra à faire exploser les tympans. Lorsque la pluie arrosait le paysage d’une simple ondée, de petites notes de musique s’échappaient de partout en sons aigus de xylophone accompagnés du ping-pong plus ou moins grave des tambourins et s’il pleuvait averse, la grosse caisse y mettait son grain de rythme.     

   Au creux des rochers, dans un joli petit terrier tapissé de luzerne, nichait le chapin, moitié chat, moitié lapin, avec ses moustaches chatouilleuses, ses grandes oreilles, sa queue en panache, son drôle de ronron et son poil tout doux pour faire des câlins. Il suffisait de lui demander :

« fais-moi un bisou » et le chapin se nichait au creux de l’oreille en ronronnant et faisait un bisou moustachu et rigollot.

  La giravache, moitié vache, moitié girafe, avec son cou démesuré qui lui permettait de brouter bien plus haut que l’herbe des prés, sa petite tête flanquée de deux belles cornes et ses pis gorgés du meilleur lait tout chaud et sucré, habitait près d’un gros chêne aux branches en forme d’escalier en tire-bouchon. En haut de cet escalier, se trouvait le nid douillet, tout tapissé de duvet blanc et chaud comme une couette, de l’oiseau porte-chance ; celui-ci avait toujours, dans son bec en forme de cœur, des trèfles à quatre feuilles et des pierres précieuses qu’il faisait tomber dans la main de qui lui caressait la tête et lui disait des mots d’amour.

Il avait pour voisin l’écureuil pochette-surprise qui pondait des œufs en chocolat et en sucre garnis de rêves dorés et d’arcs-en-ciel.

Plus loin, au pied de la montagne couverte de neige à la vanille, vivaient, dans leur maison-ruche en forme de pain de sucre, les abeilles chanteuses qui fabriquaient des bonbons au miel doux et délicieux.

  Il y avait aussi, dans ce pays de cocagne, beaucoup d’autres merveilles qui n’existaient nulle ne part ailleurs et qui faisaient sa beauté et sa richesse…

À force de vivre si heureux et de ne manquer de rien, de ne rien avoir à désirer puisque tout leur tombait tout cuit dans le bec au moindre de leur désir, les croquignolets et les croquignolettes étaient devenus si gras qu’ils pouvaient à peine se déplacer pour aller tremper leurs pieds dans l’eau douce de l’océan aux vaguelettes argentées.

Comme ils manquaient d’exercice, ils manquaient d’appétit. Ils avaient goûté et mangé à satiété toutes les meilleures choses qu’il soit possible de manger, car le pays de cocagne était sans aucun doute le meilleur cuisinier, boulanger, pâtissier et confiseur du monde entier. Ils finissaient par être écœurés, parfois, par tous ces mets délicieux et risquaient de tomber malade à dormir comme ça tout le temps. Ils n’avaient plus envie de jouer et tournaient en rond toute la journée en poussant de gros soupirs. En réalité, comme ils n’avaient rien à faire, Ils s’ennuyaient, tout simplement.

Les plus âgés d’entre eux, qui avaient de l’expérience, s’en inquiétèrent et tinrent une réunion à douze au sommet du plus haut rocher au milieu de la forêt. Par la suite, ils se réunirent ainsi souvent et on appela ce lieu et ces réunions le sommet des douze. Ce qui était faux, car ils étaient douze plus le plus âgé, si vieux que personne ne se rappelait quand il était né ni qui étaient ses parents. Ce vieux croquignolet, qui avait vu, connu et appris tant de choses au cours de sa longue existence, car il était la seule personne de ce peuple à avoir eu le courage d’apprendre ce que son père avait appris avant lui, était un sage. Il fut donc élu président du sommet des douze, qui en réalité étaient treize.

  Après bien des palabres et des discussions, les douze sages plus un ne trouvèrent aucune solution car ils n’avaient pas la moindre idée de la manière dont on pourrait changer les choses. Il fut donc décidé que, dorénavant, ce serait comme d’habitude, que c’était ainsi et qu’il fallait faire avec, et qu’il y avait peut-être, au-delà de l’horizon, des peuples plus malheureux que les habitants du pays de cocagne et que donc, il fallait arrêter de se plaindre. Les croquignolets et les croquignolettes continuèrent à manger, dormir et engraisser et, même si tout le monde n’était pas content, c’était ainsi et pas autrement.

  Pour oublier leurs malheurs, ils organisèrent des fêtes à tout casser pendant lesquelles ils s’enivraient avec du nectar de miel et du vin de mûres, s’empiffraient de pétales de roses, de violettes confites et de bonbons, épuisaient l’écureuil pochette-surprise à force de lui tirer sur la queue pour qu’il ponde des œufs en chocolat et en sucre de plus en plus gros et délicieux.

Ils brûlèrent la chandelle par les deux bouts jusqu’à s’en rendre malades et ne plus tenir debout. Ils étaient si fatigués et si écœurés qu’ils se mirent à ressembler à des zombies et devinrent de plus en plus bêtes et bons à rien. Seuls, les enfants et quelques adultes, plus sages ou moins gourmands, résistèrent à ce courant de bêtises et s’inquiétèrent, ce dont ils n’avaient pas l’habitude, puisque dans ce pays de cocagne rien n’était fait pour être stressé. Ceux-là apprirent ce qu’être malheureux voulait dire, sans pouvoir mettre de nom sur leur maladie….

Sur la plage, s’était échoué un drôle de personnage aussi long qu’ils étaient courts, aussi maigre qu’ils étaient gras, aussi foncé de peau qu’ils étaient roses comme des bonbons, aussi chauve qu’ils étaient chevelus. Il était tout dépenaillé, vêtu comme un épouvantail d’une vieille chemise en lambeaux, d’une culotte si usée qu’elle laissait voir la moitié de son derrière et pas moins de son devant et coiffé d’un drôle de chapeau rond à plumes multicolores.

« Qu’est-ce que c’est ? » Demandèrent les croquignolets, curieux mais pas peureux, car le danger et la peur n’existaient pas au pays de cocagne.

— En tout cas, dit le plus malin, ça a deux jambes et deux bras, une tête avec des oreilles et deux yeux ; ça nous ressemble un peu, sauf que c’est si… Si…

  Le croquignolet ne savait comment décrire ce personnage, car les mots « maigre » et « affamé » n’existaient pas dans son langage.

  L’inconnu était si exsangue qu’il pouvait à peine articuler trois mots :

« ’il vous plaît, disait-il, s’il vous plaît…

— Que dit-il ? Demandaient les croquignolets qui ne connaissaient pas cette expression.

— S’il vous plaît, répéta le personnage en s’affalant de tout son long, le nez dans la poussière. S’il vous pl….

  •  Mais que dit-il ? Ne cessaient de demander les croquignolets, car s’il vous plait et merci ne faisaient pas partie de leur vocabulaire, puisque tout ce qu’ils désiraient leur était donné, comme ça, sans qu’ils aient besoin d’être polis.
  •  A boire ! » Finit par supplier le personnage.

  A son grand étonnement, une carafe d’eau et un verre apparurent devant lui. Pendant qu’il étanchait sa soif, les croquignolets, heureux d’entendre que l’étranger savait dire quelque chose de compréhensible, applaudirent et lui souhaitèrent la bienvenue.

  Le personnage s’était assis et, regardant autour de lui ces drôles de petits bonshommes et bonnes femmes, il demanda :

« Où suis-je ? Qui êtes-vous ? J’ai faim ! J’ai très faim ! »

  A ces derniers mots, dans un bruit de cloches et de bourdon de cathédrale, une table garnie d’une quantité de victuailles apparut devant lui. Ne comprenant pas ce qui se passait, il eut si peur qu’il fit un grand bond et faillit écraser tout un groupe de croquignolets qui reculèrent en poussant un cri d’effroi. Mais sa faim était si grande que, sans en demander plus, il s’approcha de la table si bien garnie, avala le repas qui aurait pu nourrir un ogre et n’en fit qu’une bouchée. Repu, il fit un rot de satisfaction que lui auraient envié tous les bébés à qui on tape sur les fesses pour les forcer à roter après leur tétée, qui arracha un « haaa ! » d’admiration au petit peuple des croquignolets….

©Mona Lassus – Tous droits réservés

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LE ROSSIGNOL ET LES PERROQUETS

illustration Mona Lassus
Pastel et crayons de couleur

Il était une fois un rossignol qui vivait dans une volière. Il avait, pour compagnons, quatre perroquets bavards qui répétaient tout ce qu’ils entendaient : Le « tchou-tchou » du train, la trompette du voisin, le sifflet de l’agent, la chanson du vent, et même les paroles des gens.

Le rossignol, qui ne savait pas que la nature l’avait pourvu d’une belle voix, essayait de les imiter, mais il ne sortait de son gosier que des sons dont ses compagnons se moquaient.

Un jour, une Diva l’entendit et l’acheta. « Tu as une belle voix, lui dit-elle, je vais faire de toi mon partenaire, mais il va te falloir beaucoup travailler ». Rossignol travailla, travailla, travailla encore et devint une grande vedette. Les rossignols, jaloux, voulurent l’imiter…

Lire quelques extraits de « Le rossignol et les perroquets » :

Resté seul, Rossignol s’ennuyait, s’ennuyait… Il s’ennuyait tant et tant qu’il en pleurait. Mais au lieu des ouin, ouin que font habituellement les gens lorsqu’ils pleurent, il sortait, de son gosier, des sons tellement mélodieux que lorsque ses maîtres l’entendaient, ils en étaient très étonnés, car jamais, auparavant, ils ne l’avaient entendu s’exprimer d’aussi belle manière.

Mais Rossignol n’était pas satisfait de sa voix si différente de celle des perroquets car, il l’ignorait, sa nature n’était pas d’imiter le « tchou-tchou » du train, ni la trompette du voisin ou le sifflet de l’agent, la chanson du vent et encore moins les paroles des gens. Non, sa nature était de chanter et on ne peut rien contre ce qui est naturel. Alors, sans même le vouloir et pour tromper son ennui, il chanta. Il chanta si bien et si fort qu’une diva, passant par-là, fut intriguée par ces sons mélodieux qui sortaient du gosier de cet oiseau. S’approchant, elle poussa quelques vocalises ; instinctivement, rossignol, dont la nature était de chanter, lui donna la réplique et tout naturellement, il trouva le ton juste. Emerveillée, la cantatrice acheta le bel oiseau et l’emmena dans son théâtre.

« Tu es fait pour chanter, mon rossignol, lui dit-elle et avec moi, tu vas apprendre les secrets qui font d’une belle voix une voix d’or ».

Le rossignol, qui recevait pour la première fois de sa vie un compliment, en fut tout retourné ; pour remercier sa bienfaitrice et lui montrer sa joie, il lança des triolets à gorge déployée et fit une sérénade endiablée. Tant et si bien qu’il s’égosilla jusqu’à ne plus pouvoir émettre un son ! …

Les perroquets, d’on ne sait où ils se trouvaient, eurent vent de ce succès ; ils vinrent écouter leur ancien compagnon et n’en crurent pas leurs oreilles. De jalousie et de rage, leurs belles couleurs se ternirent et leurs plumes se hérissèrent comme les poils du chat lorsqu’il est en colère. Après le spectacle, curieux, ils allèrent saluer Rossignol qui, pensant qu’ils étaient venus par amitié pour lui, fut heureux de les retrouver et les accueillit à bras ouverts dans sa loge remplie des fleurs et de fruits exotiques que lui envoyaient ses admirateurs.

En voyant rossignol si gâté et si heureux, leur jalousie ne connut plus de borne.

« Pfff ! dit l’un, à part chanter, il ne sait rien faire d’autre.

—Evidemment, continua un autre, il a eu de la chance de la rencontrer, cette diva. Sans elle, il n’aurait même pas su sortir un son de son gosier !

—Mais nous, répliqua le troisième en lissant ses plumes, nous sommes plus beaux que lui !

—Et plus intelligents ! S’écria le quatrième. Car nous savons imiter Le « tchou-tchou » du train, la trompette du voisin, le sifflet de l’agent, la chanson du vent, et même les paroles des gens et si nous le voulons, nous pouvons faire beaucoup mieux que lui ! …

©Mona Lassus – Tous droits réservés

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