Cette nouvelle a reçu le deuxième prix section contes au Concours international de littérature 2022 d’Arts et Lettres de France.

   Il était une fois, dans un pays loin d’ici, un royaume où le roi et la reine, qui s’aimaient pourtant d’amour tendre, étaient si laids que nul n’osait les regarder et qu’eux-mêmes, conscients de leur laideur, préféraient que leurs visiteurs ne les voient que de dos ; les domestiques devaient garder la tête penchée et ne jamais s’adresser à eux face à face.

La reine, qui avait vécu autrefois dans un royaume où régnait la beauté, était désespérée par la laideur qui l’entourait.  Lorsqu’elle était à sa toilette, elle pleurait à chaudes larmes en voyant son reflet dans son miroir. Seul, le roi la trouvait belle et elle, qui savait bien qu’il était vilain, ne voyait que ses yeux si tendres qu’elle en oubliait à quel point il n’était pas plaisant à regarder.

Cette situation posait beaucoup de problèmes, car, dans le royaume, personne n’était aussi laid que le roi et la reine et tous leurs sujets, qui un jour ou l’autre avaient pu les apercevoir, disaient d’eux :

« Notre roi et notre reine sont bien gentils, mais comme ils sont laids ! »

La chose avait fait le tour de tout le royaume et des pays voisins et partout, on se moquait de ce pauvre roi et de sa reine qui étaient si disgracieux qu’il était pénible, pour une personne quelconque, de les regarder sans un recul de dégout.

Le château, richement décoré, le village, avec ses boutiques, les habitations, tout, dans ce royaume, était doté de miroirs, vitres et objets réfléchissants qui renvoyaient sincèrement l’image de qui s’y mirait. Lorsque le roi et la reine passaient dans les rues, devant les boutiques, ils étaient contraints de détourner la tête pour éviter de voir le reflet de leur laideur.

Un prince naquit de cette union disgracieuse, qui était aussi laid, si ce n’est plus encore, que ses parents, pour leur plus grande peine.

L’enfant grandissant, le roi et la reine, dont l’amour filial était sans borne, voulurent préserver leur rejeton du désespoir que pourrait lui procurer son affreuse image. Il existait, dans une contrée voisine, un miroitier qui détenait le pouvoir d’inverser les reflets et de faire mentir les miroirs. On fit appel à ses services et il fut ordonné, par décret royal, que tous les miroirs, vitres et autres objets réfléchissants qui reflétaient la vérité seraient remplacés par des miroirs, vitres et tous objets réfléchissants qui ne donneraient à ceux qui s’y mireraient que l’image qu’ils voudraient y voir.

Tous les sujets, domestiques et habitants beaux à regarder furent chassés du royaume et on recruta, pour les remplacer, des sujets, domestiques et habitants aussi laids que la famille royale, qu’on alla chercher sur les chemins et dans les villages des royaumes voisins. Ils étaient bien contents, tous ces gens, de venir habiter le pays des gens laids, car ils étaient des gens de rien et voilà que tout à coup, grâce à leur laideur, ils devenaient des gens de bien. En plus, avec tous ces miroirs menteurs, ils ne s’étaient jamais vus aussi beaux, alors, pensez donc, la belle aubaine !

On plaça donc, sur tous les murs et plafonds de toutes les pièces du château, dans les coursives, dans les cuisines, sur les tables et même dans les écuries, une grande quantité de miroirs menteurs de manière qu’il ne soit plus possible à personne de voir autre chose que le reflet de ce que chacun voulait y voir.

Ainsi, tous les matins à sa toilette, la reine se voyait belle. Plus jamais elle ne regarda son mari face à face et elle perdit, du même coup, le reflet de ses yeux tendres ; le roi fit de même, mais il ne la vit pas plus belle que son cœur la lui avait toujours montrée.

 Tous les sujets du royaume prirent l’habitude de ne voir le monde qu’au travers de son reflet déformé. Les conversations n’eurent désormais lieu que devant un miroir menteur, même pendant les repas où, par une disposition savamment étudiée, chacun avait pour vis-à-vis l’image embellie de chaque convive. Lorsque, par inadvertance, quelqu’un ou quelqu’une posait un regard franc sur l’autre, il devait n’en laisser rien paraître et s’empressait de détourner les yeux en direction du miroir le plus proche.

A force de ne plus se regarder les uns les autres, tous ces gens, qui admiraient leur image, oublièrent qu’ils étaient laids, persuadés que leur reflet était celui de la vérité.  Seuls les animaux, les fleurs et les objets inanimés gardaient leur véritable apparence en reflet dans ces miroirs, car comme on le sait, les animaux, les fleurs et les objets ne savent pas mentir et n’ont pas de complexe.

   Le prince grandit au milieu de personnes aussi laides que lui, mais si aimables, si affectueuses, qu’il n’eut jamais à souffrir de sa laideur qui n’en n’était plus une, puisque tout le monde, autour de lui, lui ressemblait.  

Ce fut un jeu, pour lui, de voir le monde sous deux aspects, selon la manière dont il le regardait et, bien qu’il aurait pu s’étonner de constater de telles différences, il ne s’en questionna jamais. C’était ainsi depuis toujours, ce devait donc être normal ; la vie était ainsi faite que les gens étaient comme ceci ou comme cela. Dans ses costumes d’apparat, il voyait le reflet d’un prince charmant comme dans les livres d’image.

                Lorsque le prince fut en âge de se marier, le roi, qui ne voulait pas que son fils chéri reste célibataire, se mit en devoir de chercher, au travers des pays voisins, une princesse aussi vilaine que les habitants de son royaume. Hélas, toutes les jeunes filles bonnes à marier de toutes les contrées étaient vraiment trop belles et aucune ne pouvait convenir, car, ne connaissant pas l’effet des miroirs menteurs, elles auraient regardé le prince face à face, auraient pris peur et se seraient sauvées en refusant de donner leur main à un personnage aussi vilain.

Comme le prince s’impatientait, le roi chargea son grand chambellan de parcourir le monde et de trouver une fille, serait-ce une bergère, digne d’épouser son héritier. Un jour, enfin, le grand chambellan revint au palais avec le portrait d’une jeune gardienne d’oie d’une contrée très éloignée. Elle était vilaine, mais vilaine à un point que nul n’aurait voulu l’avoir sous son toit, tant elle faisait peine à voir. Comme elle ne s’était jamais regardée autrement que dans l’eau de la rivière, elle n’avait pas la moindre idée de sa laideur, puisque l’onde lui avait toujours renvoyé un reflet déformé.  

Le roi ordonna qu’on lui amène la jeune fille. Elle était très sale et mal accoutrée ; en la regardant, le roi se dit qu’on n’aurait pas pu trouver pire. On la baigna, la coiffa, l’habilla avec des atours dignes de la plus belle des princesses et, lorsque tout ceci fut fait, on s’aperçut qu’elle avait de si beaux yeux clairs et brillants d’intelligence qu’on se demanda si, finalement, elle ne serait pas trop belle pour plaire au prince. Lorsque la jeune fille se vit dans les miroirs de sa chambre, elle faillit tomber en syncope, tant la surprise fut grande de se voir telle qu’elle ne s’était jamais vue, resplendissante à couper le souffle. Le prince, passant par-là l’aperçut et en tomba amoureux fou. Il se plaça à côté d’elle devant le miroir et, comme cette jeune fille n’avait vu, autour d’elle, que des gens laids, elle trouva le prince à son goût et se dit qu’ils faisaient un très beau couple. Jamais elle n’aurait pu espérer devenir princesse aux côtés d’un si bel homme. Ses yeux rayonnèrent de bonheur et le prince fut le plus heureux des jeunes hommes. On les maria et ils filèrent le parfait amour, faisant résonner le palais de leurs rires et de leurs chansons. Ils eurent un bel enfant tout rose avec des cheveux bouclés et blonds comme en ont les anges sur les images d’Épinal, de grands yeux bleus comme ceux de sa mère et une petite bouche en cœur.

Un jour, le prince et la princesse découvrirent, caché dans une remise, bien enveloppé dans des couvertures, un miroir qui disait toujours la vérité. Le seul du royaume qui n’avait pas été détruit. Le plaçant devant lui, le prince eut un haut le cœur en découvrant ce qu’on lui avait toujours caché. Apercevant l’image de son épouse, il se retourna et, pour la première fois, il la regarda vraiment, sans l’aide du miroir menteur. Ce qu’il vit l’étonna mais ne le contraria pas, bien au contraire.          
     « Mamie, lui demanda-t-il, qui suis-je vraiment ? Suis-je ce reflet si déplaisant que c’en est un désespoir, ou suis-je celui que les miroirs du château me renvoient depuis toujours ?

—Vous êtes vous, mon tendre amour. Qu’importe le reflet ? La vérité est que vous êtes le meilleur mari qu’une femme puisse espérer. N’est-ce pas suffisant ? Répondit la princesse en tendant ses lèvres au prince.

Satisfait de cette réponse, le prince rangea le miroir sincère où il l’avait trouvé et ne dit mot à quiconque de sa découverte. Cependant, il comprit que tout, autour de lui, n’était que mensonge depuis toujours. Un énorme dilemme le tarauda désormais dont il ne pouvait trouver la solution : vaut-il mieux maintenir le bonheur dans le mensonge ou rétablir une vérité qui risquerait de rendre son peuple malheureux ? L’apparence est-elle si importante ?

N’ayant aucune réponse satisfaisante, le prince prit le parti de ne rien changer.

La vie continua donc dans le royaume où tout le monde était satisfait et heureux de son sort.

Une nuit, la terre se mit à trembler si fort que toutes les vitres, tous les objets fragiles et tous les miroirs se brisèrent en mille morceaux pendant que les habitants du village et ceux du palais étaient jetés hors de leur lit tant les secousses étaient fortes. Pris de panique, tout ce monde se précipita dehors. Dans l’affolement, chacun se tâtant pour s’assurer qu’il était bien réveillé et en vie, les uns appelant les autres, personne ne s’aperçut qu’il n’y avait plus de miroir pour refléter des images mensongères. Lorsque le calme revint, au milieu de tous ces décombres, la population se réunit naturellement dans la grande cour du château, attendant que le roi vienne la rassurer.

C’est alors que la vérité éclata. En chemise et bonnet de nuit sur le balcon, le roi apparut dans toute la vérité de sa laideur, ainsi que la reine, le prince et son épouse tenant dans ses bras le bébé rose et joufflu aux yeux bleus. Les regards, rivés sur la famille royale, n’en crurent pas leurs yeux. Chacun regardant son voisin eut au même moment le choc que produit généralement une vérité que tout le monde est sensé connaitre mais qu’il est de bon ton de cacher : le roi, la reine, le prince, sa femme et toute la population, tout le monde sans exception était absolument laid ! Sauf l’enfant princier.

On s’était caché cette vérité depuis tant de temps que tous, même ceux qui, au fond d’eux-mêmes savaient bien que tout ceci n’était que faux-semblant, avaient fini par croire à ce qu’ils voyaient mais qui n’était que le reflet de leurs désirs et rien d’autre.

Voyant le désarroi de son peuple, le roi fut abattu et pris de remord d’avoir semé le mensonge en voulant protéger son fils de ce qu’il pensait être une horrible vérité. Ses sujets, qui malgré tout étaient un peuple heureux gouverné par un souverain bien meilleur que la plupart des rois, furent désolés de son abattement. Les premiers instants de flottement passés, lorsque les plus vindicatifs se calmèrent, le roi prit la parole.

« Mes chers sujets, il a fallu cette catastrophe pour que nous ne nous regardions plus au travers des miroirs du mensonge. Il est vrai que nous sommes un peuple de gens beaucoup plus laids que la plupart des habitants de notre contrée. Il est vrai, aussi que, désirant protéger mon cher fils, je vous ai entrainés dans cette tromperie. Mais qui avons-nous trompé, si ce n’est nous-mêmes ? Nous avons fini par oublier notre laideur et cela nous a rendus heureux. Tous les miroirs menteurs ont été cassés. Les remplacerons-nous par des miroirs sincères, qui sauront refléter l’image de ce que nous sommes sans artifice ? Supporterons-nous de nous voir tels que nous sommes ou remettrons-nous en place de nouveaux miroirs mensongers ? Je vous laisse en décider vous-mêmes. Pour ma part, lorsque je regarde mon épouse, mon fils, ma belle-fille et mon petit-fils, je les trouve les plus beaux du monde, car je sais lire en leur cœur. Et, ajouta le roi avec un sourire, je me demande comment ils pourront me regarder sans être effrayés par ma laideur. »

A ces derniers mots, la reine se jeta dans les bras de son mari, son fils et sa belle-fille l’étreignirent en l’assurant qu’ils l’aimaient tel qu’il était et qu’après tout, il n’était pas si horrible à regarder.

Dans la cour, les sujets, attendris, applaudirent et se donnèrent l’accolade. Cependant, quelques couples, ceux qui s’aimaient le moins, sans doute, se séparèrent. Les autres vécurent aussi heureux qu’au temps des reflets mensongers. Les mères continuèrent à trouver que leurs enfants étaient les plus beaux du monde et ceux qui s’aimaient d’amour tendre et qui s’étaient toujours regardés dans les yeux n’y virent finalement pas de différence. Les cancans et les moqueries ne furent pas pires ni plus nombreux et la vie continua, mais plus aucun miroir ne fut plus jamais installé dans les rues et dans les boutiques, chacun faisant son affaire de se regarder ou de ne pas le faire. Au palais, le prince récupéra celui qu’il avait découvert dans la remise et le fixa dans la chambre conjugale, au-dessus du lit. Il prit plaisir à y voir le reflet de son épouse tel qu’il la connaissait, sans artifice ni mensonge, avec ses beaux yeux pleins de tendresse et de franchise. 

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